Atlantico, 29 août 2013

Armes chimiques en Syrie : le spectre de la désinformation

Alexandre Del Valle



Le régime de Bachar al-Assad a accepté que des inspecteurs de l'ONU se rendent dans la banlieue de Damas, sur le site de l'attaque chimique présumée de mercredi


Mercredi dernier, l’utilisation d’armes chimiques aurait fait des centaines de morts près de Damas, selon l'opposition syrienne, qui a réussi, par la divulgation massive de cette information, à faire sortir de l’ambiguïté Barack Obama, qui était resté ces derniers mois bien plus prudent que la France et la Grande Bretagne sur ce sujet embarrassant, puisqu’une partie des rebelles syriens est liée à Al-Qaïda en Irak, qui combat les Etats-Unis depuis 2003. Washington a ainsi annoncé, samedi 24 août, un renfort militaire dans la région et le Secrétaire à la défense américain, Chuck Hagel, a déclaré que les forces américaines étaient prêtes à intervenir le cas échéant contre le régime syrien. Avant même d’avoir attendu les résultats de experts onusiens présents sur place, le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius - qui défend depuis des mois la vision des Frères musulmans syriens et du Qatar concernant le soutien aux rebelles syriens - a rendu responsable le régime de Damas et a exclu toute autre hypothèse.


A l’opposition, qui accuse le régime d’avoir bombardé à l’arme chimique des secteurs aux mains de la rébellion près de Damas, le régime syrien répond que l’armée loyaliste n'a jamais utilisé d'armes chimiques en Syrie sous quelque forme que ce soit, liquide ou gaz, renvoyant la responsabilité des massacres à une unité de terroristes islamistes encerclée dans un secteur de Jobar. Il s'est dit prêt à travailler de concert avec l'ONU pour prouver l'utilisation d'armes chimiques par les rebelles. Pour Damas, l’accusation est insensée car l’armée syrienne, qui est en train de gagner la bataille contre les rebelles sur le terrain, n’a aucun intérêt à fournir un prétexte à une intervention de l’OTAN. Pour les rebelles comme pour l’armée, c’est donc toujours la faute de l’autre, aussi est-il pour l’heure impossible de savoir qui est le vrai responsable des massacres au gaz sarin. Mais ce qui est sûr, c’est que, parallèlement à cette guerre civile syrienne que l’Occident alimente en refusant les solutions russes de sortie de crise fondées sur le dialogue, nous assistons, comme au temps des interventions de l’OTAN et anglo-américaines contre les régimes pro-russes de Milosevic (ex-Yougoslavie-Serbie) et de Saddam Hussein (Irak), à une nouvelle guerre froide entre "Occidentaux" et Russes doublée d’une guerre psychologique à coups de slogans et d’images destinées à diaboliser chaque camp en présence.


Or, il y a nécessairement désinformation dès lors que les agences de presse qui ne peuvent pas se rendre en territoire syrien utilisent les images d’agences locales acquises au camp des rebelles, comme l’Observatoire syrien des droits de l’Homme, dont les sources ne sont que des réseaux de blogueurs, ou encore l’agence officielle des rebelles, Shaam News. Ces images et vidéos sont postées sur les réseaux sociaux par qui ont tout intérêt - ce qui est de bonne guerre - à noircir le tableau du régime, à nier leurs propres erreurs, et à retourner à leur avantage toute atrocité quels qu’en soient les vrais auteurs. Et personne ne doit être dupe du fait que nombre de "cyber-combattants" des révolutions arabes ont été formés par des officines occidentales qui préparent depuis des décennies les opposants des dictatures ou régimes pro-russes dans le cadre d’un nouveau containment (cf les révolutions de couleurs en ex-Union soviétique). A Paris, par exemple, le groupe Smart (Syrian Media Action Revolution Team) a formé par Skype plus d'une centaine de "correspondants". Au début des révolutions arabes en Tunisie et en Egypte, on a ainsi retrouvé la marque de fabrique de la fondation Albert Eistein qui forme depuis des années des cyberactivistes avec les méthodes du grand théoricien des guerres d’images, Gene Sharp. Pour prendre de distance, nos officiels devraient donc tenir compte de la remarque de bon sens de Lama Fakih, responsable de Human Rights Watch (HRW) au Liban, qui estime qu’"on ne tire jamais de conclusions à partir de vidéos"…


Comme la bien montré Vladimir Volkoff, la "désinformation est un art et ne se réduit pas au mensonge", car elle désigne "la manipulation de l’opinion publique à des fins politiques avec une information, véridique ou mensongère, traitée par des moyens détournés". Ainsi, quand les médias occidentaux citent depuis plusieurs jours que "même l’'Iran a reconnu pour la première fois, par la voix de son président, Hassan Rohani, que des armes chimiques ont été utilisées en Syrie et a appelé la communauté internationale à les interdire", ils ne mentent pas factuellement, mais ils insinuent que la Syrie est presque désavouée par son allié, alors qu’en réalité, Téhéran, comme Moscou, dénoncent l’utilisation de gaz sarin non pas par le régime mais par les rebelles sunnites liés à Al-Qaïda.


Le fait de céder à l’émotion et de condamner Assad avant toute enquête, juste pour ne pas passer pour "complice passifs des méchants" et aller dans le sens des médias manichéens est une attitude irresponsable et contraire à toute déontologie diplomatique, explique Randa Kassis, présidente du "mouvement de la société pluraliste" (opposition laïque-pacifiste). "On ne peut pas savoir qui est l’auteur de ces attaques et même si il s’agit réellement d’une attaque à l’arme chimique, mais le régime n’y a aucun intérêt, puisqu’il est en train de gagner sur le terrain et que les enquêteurs internationaux de l’ONU mènent leurs enquêtes librement". Pour elle, "il ne faut ni céder à l’émotion ni se précipiter", car qui sait s’il ne s’agit pas d’un  prétexte des rebelles et de la communauté internationale pour justifier et précipiter une intervention militaire contre la Syrie ou la livraison d’armes anti-aériennes et sol-air aux rebelles ? Selon elle, il ne s’agit pas de "protéger" Assad, mais d’exiger des rebelles comme du régime que les enquêteurs onusiens puissent travailler objectivement. Pour elle, les appels des va-t'en-guerre en faveur d’une intervention armée contre Damas sont "irresponsables", car la Russie ne "laissera pas tomber le régime et les Nations Unies ne voteront pas une intervention, de sorte que si l’intervention a lieu sur volonté anglo-franco-américaine hors ONU, cela provoquera une crise avec la Russie (en plus de l’Iran, bien sûr), car Moscou ne peut lâcher son allié majeur en Méditerranée orientale et pourrait donc lui livrer les fameux S 300".


Israël restera-t-elle les bras croisés, alors qu’elle a toujours averti qu’elle ne laisserait jamais Damas acquérir ces armes, dangereuses pour l’Etat juif ? Quid aussi des réactions de la Turquie, de l’Iran, de l’Egypte et des pétromonarchies sunnites si le conflit régional dégénère dans toute la région, y compris du Golfe, vitale pour l’approvisionnement énergétique mondial ?

 


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