Le Grand Soir, 28 février 2013


Grillo, les mouvements et les palais pontificaux
Pino Cabras

Deux octogénaires puissants et fatigués tournent en rond en ce moment dans deux somptueux palais de Rome, tous deux longtemps habités par les papes. L’un est justement le Pape, bien que seulement pour quelques heures encore. L’autre est le Président de la République, en fonction pour quelques heures de plus. Ils sont affaiblis parce que ce qu’ils ont voulu tenir loin de leurs magnifiques salons y fait irruption avec d’autant plus d’énergie et bouleverse leurs inutiles et séniles prudences conservatrices. Joseph Ratzinger a désormais pris acte de la disproportion de ses forces avec l’Histoire : il sort déjà de scène : "que d’autres s’en chargent, adieu les migraines". Par contre, Giorgio Napolitano doit assumer tous ses maux de tête : un Parlement ingouvernable, un système politique formé de partis trop forts pour permettre aux autres de gouverner et trop faibles pour gouverner seuls, tandis que le premier parti lui est hostile.


C’est lui qui a introduit au Palais un des plus médiocres économistes de l’histoire, pour le nommer ensuite sénateur à vie puis lui faire gouverner, très mal, la nation, et le voir finalement misérablement vaincu, après une campagne électorale désastreuse : Mario Monti, l’homme qui, pour se montrer proche des électeurs, louait un petit chien à exhiber devant les caméras de télévision. Les voilà vaincus, le robot et le chien. Mais les vaincus, dans ces élections, sont sans nombre, à l’intérieur et hors du périmètre du Quirinal.


Pierluigi Bersani
, par exemple, n’avait pas vraiment d’espérances. Seul le ramassis d’incapables qui s’agite encore dans les sous-bois médiatiques autour du PD pouvait penser qu’il l’emporterait avec une certaine aisance.
Il suffit de lire leurs pronostics d’avant-hier, quand ils voyaient Bersani grimper jusqu’à 37% avec le Mouvement 5 Etoiles bloqué à 18%. Pour les politiciens, le glas sonne et sonne encore, mais ils ne l’entendent jamais : déjà les élections européennes de 2009 furent marquées dans la moitié de l’Europe par les défaites des partis héritiers des positions de la gauche "20e siècle". Leur effritement électoral se produisait au milieu d’une vaste crise économique et financière coïncidant avec l’échec du néolibéralisme.
C’était déjà clair alors : la gauche "20e siècle" européenne avait été cooptée en tant que porte-parole terminal du néolibéralisme, comme un simple soutien des oligarchies, alors qu’elle aurait dû justement les combattre. La recette de Bersani a été tout autre : ne touchons à rien de tout ce qu’a fait le néolibéral le plus obtus qu’on pouvait trouver sur la place.


Vaincu, Nichi Vendola, qui a dissipé même la fragile équivoque qui lui avait permis d’embarquer tant de monde : tous ceux qui croient encore qu’on peut jouer le rôle d’aile gauche d’un centre-gauche qui occupe l’aile d’un centre néolibéral. De quoi attraper un mal de tête au carré. Les électeurs n’ont pas voulu courir ce risque.


Vaincu, Antonio Ingroia, homme respectable, revêtu des plus précieux insignes éthiques, ceux que mérite un homme qui met sa vie en jeu contre la mafia, mais qui s’est laissé piéger dans une coalition qui, elle non plus, n’entendait pas le glas qui sonnait pour la gauche "20e siècle". Que d’ingénuité et que d’illusions, quand il ne fermait jamais vraiment la porte à Bersani !


Vaincu, Gianfranco Fini. La liste qui portait le nom du Président sortant de la Chambre, un des hommes politiques les plus puissants de la 2ème République, a été humiliée avec 0,4% des voix. Sic transit gloria mundi.


Ensuite, Oscar Giannino fait partie de ces gens qui se crashent dans le parking, et il ne vaut pas la peine d’en parler.


Vainqueur, par contre, le pouvoir de veto qui récompense Silvio Berlusconi, encore une fois ressuscité par feu la gauche. Il pèsera encore, le Petit Caïman. La droite, en Italie, se regroupe autour d’un bloc social bien présent, celui qui existe réellement, non celui des loueurs de petits chiens à la Père la Rigueur Monti.


Mais le vainqueur c’est surtout le Mouvement 5 Etoiles de Beppe Grillo. Il y a longtemps que nous avons pressenti son succès en tant que ciment des oppositions, et prévu les tâches terribles qu’il devrait affronter à la veille de la 3ème République. Peut-être voulions-nous changer cette force politique plus vite qu’il n’était possible. Peut-être Grillo n’a-t-il pas voulu être assez fort pour devoir gouverner maintenant, alors que sa force politique est faite de gens soucieux de la dimension locale, mais pas préparés pour arriver au coeur du pouvoir de l’Etat. Mais la question se posera de nouveau. Quelle question ? La transformation d’un mouvement en une force dirigeante propre à gouverner un pays de 60 millions d’habitants. Le problème est inscrit dans les faits et il présentera plus tôt que prévu. En tout cas l’opposition d’aujourd’hui disposera de ce créneau parlementaire, et les 5 Etoiles seront un interlocuteur incontournable pour tous les mouvements qui voudront révolutionner cette partie du monde.


A ce propos, le résultat sicilien est frappant, parce qu’il offre un exemple de ce que peut signifier porter l’opposition à l’intérieur des institutions. Aux élections régionales du mois d’octobre dernier, le M5E a remporté 15% des voix. Aujourd’hui, son pourcentage a doublé. Que s’est-il passé entre-temps ?

L’augmentation n’est pas due seulement à la spectaculaire auto-réduction des indemnités des députés siciliens : le groupe parlementaire régional des 5 Etoiles a fait sienne la lutte populaire contre la base américaine MUOS (sujet qui, dans la campagne électorale régionale, n’était même pas pris en compte) au point de réussir à conditionner fortement l’action du gouvernement régional. C’est là un modèle de bataille institutionnelle très clair : celui d’une lutte que nous appuyons depuis longtemps et qui, s’il n’avait pu s’exprimer dans les institutions, n’aurait pas eu tant de force.


He ! bien, il servira tout autant pour bien d’autres luttes sur tout le territoire de la République Italienne. Et, en premier lieu, pour la lutte contre les dictateurs de la dette et du spread, une lutte qui depuis longtemps, ne trouve plus de point de référence parmi les forces politiques organisées avec une projection politique et sociale étendue.


Maintenant, tout cela pourra se construire. L’octogénaire qui tourne en rond comme pris au piège dans son fastueux palais n’y pourra rien.


Pour consulter l’original : http://www.megachip.info/tematiche/democrazia-nella-comunica...


Traduction : Rosa Llorens

 

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