Mondialisation     
 

Chantres de la mondialisation tant qu’elle servait généreusement leurs intérêts, les pays du Nord découvrent que ses effets négatifs peuvent aussi toucher de plein fouet leurs sociétés. Comme les pays les plus démunis…

par Hakim Ben Hammouda avec Augusta Conchiglia, Mary Johnson et Valentin Mbougueng


On a peine à le croire. Et pourtant, c’est la réalité : certains pays riches craignent aujourd’hui la mondialisation ! Comme les pays pauvres ! Ou du moins comme on l’a jusqu’alors présenté. Que n’a t - on en effet écrit depuis plusieurs décennies, dès les années 1980 en fait, sur les risques de la mondialisation et ses conséquences pour le Sud ! Mais force est de constater que certains pays ont su mettre à profit l’ouverture imposée des marchés pour prendre une place dans l’économie mondiale et devenir des acteurs incontournables dans le commerce global, voire des puissances économiques en devenir. La Chine, bien sûr, troisième économie mondiale aujourd’hui après les Etats -Unis et le Japon, mais également beaucoup d’autres pays qui ont tiré parti de leur insertion dans le marché mondial, attiré les délocalisations et développé une industrie capable d’ajouter une plus value à leur exportations. Et qui, de ce fait, sont devenus des concurrents redoutables des puissances économiques traditionnelles. L’ouverture des marchés n’a pas profité à tout le monde. Les pays les plus pauvres n’ont généralement pas pu prendre le train en mouvement faute d’investissements suffisants dans le secteur productif, de maîtrise sur les prix des matières premières qui constituent leur seule rente, et de la conséquente détérioration des termes de l’échange. Leur marginalisation, à différents degrés, et le fossé qui s’est élargi entre eux et les pays riches, mais aussi avec les économies émergentes, ont été au fondement du mouvement altermondialiste qui s’est développé dans les années 1990 et a fait des grands événements internationaux comme les sommets du G8, les réunions de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international (FMI) et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) d’importants moments de mobilisation contre la mondialisation néolibérale. Le mouvement altermondialiste a également initié une série de sommets qui ont commencé à Porto Alegre, au Brésil, puis se sont poursuivis un peu partout dans le monde, afin de chercher à mettre en place une mondialisation plus attentive aux préoccupations des plus démunis.



Changement radical

Cette approche est cependant en train de changer de manière radicale face au phénomène des pays émergents, et la crainte des effets néfastes de la mondialisation a littéra lement changé de camp. Jean -Claude Pichet, du quotidien suisse Le Temps , a le mieux exprimé ces nouvelles peurs dans un éditorial intitulé « La mondialisation face aux vents contraires ». « Ironiquement, c’est au moment où les altermondialistes ont mis la sourdine que l’économie globalisée affronte son défi le plus difficile des dix dernières années », écrit -il (1) . Éric Le Boucher, éditorialiste du quotidien français Le Monde, se fait l’écho de ces inquiétudes. Beaucoup de gouvernements de pays développés, « parce qu’à la remorque de leur opinion publique, ont changé d’avis sur la mondialisation. Ils estiment qu’elle est devenue négative pour l’Amérique comme pour l’Europe. Le jeu n’est plus gagnant -gagnant, mais à somme nulle. Ce que reçoivent l’Asie et le monde émergent est pris sur la part de l’Occident »,   rapporte -t il. (2)

Et d’enfoncer le clou en soulignant : « Écoutez le non -dit de ces opinions publiques du Nord : “ils” [les Asiatiques] nous ont pris nos emplois du textile et des secteurs des faibles qualifications. Ensuite, “ils” pompent tout le pétrole et achètent tout le blé de la terre. Ce que nous perdions comme salariés, en emploi et en pression sur nos salaires, nous le récupérions comme consommateurs grâce à la baisse des prix des tee -shirts et des écrans plats. Mais maintenant c’est fini : la hausse du prix de l’essence, du pain et du reste, fait que nous y perdons aussi en tant que consommateurs. Haro sur cette mondialisation. » Joëlle Kuntz avait déjà évoqué la question dans une tribune au Temps : « Le protectionnisme qui sommeille en nous ». « Tout se passe comme si les pays du Nord, loin de vouloir poursuivre l’ouverture des marchés qui leur a tant profité, préféraient y mettre un frein dès que les pays émergents commencent à y trouver leur avantage , écritelle. Ce Sud, qui était une opportunité, devient pour eux un concurrent. » (3) Il y a comme un malaise dans la mondialisation… Tout d’un coup, une partie des opinions publiques et les gouvernements des pays développés sont moins convaincus de sa nécessité. Comme si la quête effrénée de l’ouverture et de la globalité n’était plus d’actualité à partir du moment où ses effets négatifs les atteignaient. Le mouvement de mobilisation contre la mondialisation ne se limite pas à l’Europe. Il est également au coeur des campagnes électorales outre -Atlantique. Les candidats aux présidentielles américaines ont multiplié les attaques contre la mondialisation et les critiques des accords de libre échange. L’ancien secrétaire d’État Henry Kissinger a d’ailleurs publié une importante tribune dans le quotidien Herald Tribune intitulée « Globalization an its discontents » (« La mondialisation et ses mécontents »), dans laquelle il met l’accent sur la montée des nationalismes qui remettent en cause le processus de mondialisation (4) . Pour réduire l’écart entre les gains économiques et les perceptions politiques négatives de la mondialisation, il suggère une série de propositions. L’ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton, Lawrence Summers, s’est aussi mis de la partie. Il a consacré une série de contributions dans le Financial Times afin de comprendre les sources du malaise et les meilleurs moyens de créer un nouveau consensus autour de la mondialisation.

Consensus rompu

Mais ce consensus a été rompu dans les pays développés. L’inquiétude traverse désormais toutes leurs populations (et pas seulement les plus pauvres d’entre elles) concernant l’impact de la mondialisation sur leurs conditions de vie – notamment sur l’emploi –, la pauvreté et les inégalités. L’ère où les riches étaient persuadés qu’elle était de leur côté est derrière nous. Elle laisse la place à une époque d’angoisse et d’interrogations. Les politiques et leurs conseillers, les économistes patentés devront répondre à de nombreuses questions : comment la transition entre la confiance et le quasi -rejet de la mondialisation a -t -il été possible ? Pourquoi les opinions publiques n’y croient -elles plus et sont -elles persuadées qu’elle ne répond plus à leurs besoins ? Pourquoi sont elles convaincues qu’elle favorise les pays du Sud ? Pourquoi sont -elles décidées à s’y opposer et à ne plus accorder leur confiance aux hommes qui la défendent et continuent de la prôner ? Les éléments de réponse à ces interrogations doivent nécessairement se situer dans le contexte actuel caractérisé par une grave crise économique globale à la suite de l’éclatement de la bulle des subprimes aux États -Unis, laquelle a entraîné une grande instabilité des monnaies, des prix des matières premières et du pétrole, et plus récemment des produits agricoles. Ce contexte économique global maussade est marqué par une nouvelle montée des économies du Sud. Celles -ci forment aujourd’hui de véritables puissances économiques et financières qui ne cessent de concurrencer les puissances économiques traditionnelles. Le rappel de ce contexte nous permettra de mieux comprendre ce retour de bâton et l’effritement du consensus sur la mondialisation chez les riches.

(1) Le Temps du 23 juin 2008.

(2) Le Monde du 2 juin 2008.

(3) Le Temps du 7 juin 2008.

(4) Herald Tribune du 30 mai 2008. 

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