
| Entretien avec Gilles Munier sur la Syrie |
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Syrie, septembre 2011 - Je pense qu’il n’y aurait pas eu de crise en Syrie - du moins pas maintenant - si les pays de l’OTAN ne s’étaient pas senti dépassés par les révolutions arabes de Tunisie et d’Egypte (photo, manifestation de soutien au président syrien, Bachar al-Assad)
1 – M. Munier, vous revenez d’un voyage en Syrie, à l’invitation de chefs d’entreprise syriens, lors duquel vous vous êtes rendu à Damas et à Hama. Quelle est l’atmosphère générale dans ces deux villes, dont l’une, Hama, a connu une période d’insurrection ? Quelle estimation faites-vous de l’intensité du soutien à Bachar al-Assad, d’une part, et à l’opposition d’autre part, au sein de la population syrienne ?
Damas était telle que je l’ai toujours connue. Je suis arrivé à 2 heures du matin. Il n’y avait pas de mesures de sécurité renforcées à l’aéroport, un seul check point – mais fluide – à l’entrée de la capitale. Le lendemain, je me suis baladé sans accompagnateur et n’ai remarqué aucun déploiement de force particulier, ni aux carrefours, ni devant les bâtiments officiels. Dans le souk Hamadiyé, cœur de Damas, la vie suivait son cours habituel. Je n’ai pas vu de présence policière anormale près de la mosquée des Omeyyades ou aux alentours du tombeau de Salah Eddine, comme le prétendent les communiqués de l’opposition extérieure. Mais à Hama, l’atmosphère est différente. Pour moi, le temps y semblait suspendu. Je pense que ma perception de la ville est faussée par ce que j’ai lu ou entendu sur le soulèvement organisé en 1982 par les Frères musulmans, durement réprimé. En juin et début juillet, les manifestations d’opposants qui s’y sont déroulées, infiltrées par des extrémistes armés, ont fait d’importants dégâts. Le gouverneur, partisan de la négociation, avait ordonné aux forces de sécurité et à l’armée de quitter la ville. Il n’a pas pu empêcher les émeutes et pillages qui ont suivi et a été remplacé. Son successeur, Anas Naëm, a repris la situation en main. Il y a eu des combats de rues, des morts et des arrestations. La vidéo qu’il nous a fait projeter témoigne des échauffourées et des destructions, mais la Syrie ne s’est pas «enflammée du sud au nord, d’est en ouest » comme le prédisait le « facebookiste » Rami Abdelrahman, directeur de l’obscur Observatoire syrien pour les droits de l’homme (OSDH), officine pro-OTAN basée à Londres. Je pense que les Syriens, dans leur majorité, n’adhèrent pas à la politique du pire. Ils refusent l’irakisation de leur pays. Globalement, Bachar al-Assad est soutenu par ceux qui craignent que les désordres sanglants actuels débouchent sur le chaos. L’intensité du soutien dont il bénéficie dépend en grande partie de cette prise de conscience. L’opposition extérieure surfe, à des degrés divers, sur la vague de mécontentement manipulée par les services secrets occidentaux, saoudiens, jordaniens, turcs. L’opposition intérieure, plus nationaliste, en phase avec les réalités du pays, est en général pour une solution négociée de la crise. Elle répond donc favorablement aux offres de dialogue du régime, trouve que les réformes proposées vont dans le bon sens, même si elle les juge insuffisantes, ce qui normal de la part d’une opposition.
Je pense qu’il n’y aurait pas eu de crise en Syrie - du moins pas maintenant - si les pays de l’OTAN ne s’étaient pas senti dépassés par les révolutions arabes de Tunisie et d’Egypte. Ce qui était en cause, c’était l’inféodation de la plupart des régimes de ces pays aux desiderata politiques et économiques occidentaux, et leur inaptitude à se réformer de l’intérieur. Tout le monde s’attendait à ce qu’un jour la colère des peuples explose contre l’injustice, la misère, le chômage, l’impossibilité de s’exprimer librement. Il y a longtemps qu’aux Etats-Unis, des think tanks planchaient sur des scénarii de gestion des crises futures. Les stages offerts à des jeunes originaires des pays arabes pour les former aux techniques d’influence via Internet et Facebook le prouvent. Mais loin de moi l’idée que les réseaux sociaux sont à l’origine des « Printemps arabes »… Les messages repris par la presse occidentale sont souvent conçus hors des pays concernés, par des officines spécialisées ! Un exemple… Prenons le cas de Rami Abdelrahman, agitateur syrien dont j’ai parlé tout à l’heure. Sa véritable identité n’est pas établie. Personne ne l’a rencontré, l’AFP l’a interviewé, mais par téléphone. On dit qu’il aurait été formé à Stockholm aux techniques de subversion par réseaux sociaux et Internet, par l’Institut suédois, une institution financée par l’Etat dispensant des cours pour « façonner l’opinion publique » dans le monde arabe. Il affirme diriger un réseau de « 200 correspondants » en Syrie, disposant de matériels de communication sophistiqués et lui rendrait compte « heure par heure » de l’état de la situation… ! Aucun média n’a pris la peine d’enquêter sur cette machine de guerre « droit-de-l’hommiste », pourtant tous répercutent ses communiqués sans se poser de question. Curieux, non ? Plus menaçant est le jeu des Frères musulmans syriens. Leurs relations avec l’Intelligence Service - MI6 - datent des années 40, celles avec la CIA des années 50. Le soulèvement organisé à Deraa, ville située près de la frontière jordanienne, déclencheur des événements actuels, n’est pas sans rappeler l’ « Opération straggle », montée en 1956 par les anglo-américains avec l’aide des services secrets jordaniens et des Frères musulmans pour se débarrasser d’un gouvernement syrien qui ne leur plaisait pas. Un des organisateurs du complot était Kermit Roosevelt junior, l’homme qui a renversé le docteur Mohammad Mossadegh en 1953, en Iran. En Syrie, les Etats-Unis ont allumé un contre-feu pour sauver, au moins provisoirement, les régimes qui leur sont inféodés. Rien ne dit qu’ils y parviendront. La panique du roi Abdallah d’Arabie rentrant d’urgence du Maroc, où il était en convalescence, pour étouffer à coup de milliards de dollars le mécontentement dans son pays, est un signe qui ne trompe pas.
En revanche, une intervention israélienne au Liban, entraînant la Syrie dans le conflit, est de l’ordre du possible. L’octroi d’un mandat international de l’ONU permettrait alors à l’OTAN, France en tête bien sûr, d’intervenir. Au fond de lui-même, Sarkozy rêve peut-être d’entrer dans Damas, de poser son pied sur le tombeau de Salah Eddine et de dire comme l’a fait le général Gouraud en juillet 1920 : « Réveille-toi Saladin, nous sommes de retour. Ma présence ici consacre la victoire de la croix sur le croissant» !
Nouri al-Maliki, réfugié à Damas à l’époque de Saddam Hussein, a eu maille à partir avec Bachar al-Assad lorsqu’il l’a accusé de soutenir le terrorisme, mais tout est rapidement revenu dans l’ordre sur pression de l’Iran. Aujourd’hui, les organisations bassistes irakiennes et le gouvernement de Nouri al-Maliki soutiennent officiellement Bachar al-Assad.
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