Après 4 mois de prison, le militant anti-esclavagiste a été libéré

Biram, le subversif
Nicola Quatrano

Biram Abeid est un militant qui  lutte contre l’esclavage en Mauritanie. Les lecteurs d’OSSIN ( Osservatorio Internazionale) le connaissent. Ils savent également que c’est un subversif dans l’ acception le plus noble du terme. Ses initiatives ne sont jamais des rituelles. Elles agitent les eaux, déstabilisent, obligeant tout le monde à prendre une position: être avec ou contre lui. En ce qui me concerne, je pense qu’il a raison. Sa manière d’agir est la seule en mesure de produire de vrais résultats dans un contexte aussi fermé que celui mauritanien où les classes dominantes n’aiment pas être contredites (comme partout d’ailleurs). Et quand les rapports de force ne permettent pas de recourir à une répression brutale, celles-ci tentent de pratiquer la stratégie de l’adoucissement et de la cooptation qui finit par rendre les opposants de faux opposants.


Biram ne respecte pas les conventions, surtout celles dont le respect rend  aux yeux  de l’adversaire acceptable un opposant. Ses initiatives ne sont ni discrète, ni élégantes. Il fait irruption sur la scène comme le proverbial éléphant enfermé dans une cristallerie, qui casse tout.


Cela s’est passé ainsi quand il a fondé l’IRA (Initiative de Résurgence du mouvement abolitionniste), une provocation en soi, car l’idée était de faire ‘resurgir’ le mouvement abolitionniste  des marécages des purs et simples témoignages et des rituelles dépourvues d’actions dans lesquels les associations d’antan s’étaient embourbées. Biram voulait faire plus. Il voulait rompre cet engrenage et vraiment déranger.


Et bien sûr il a dérangé. Cette nouvelle organisation ne se limite pas seulement à dénoncer le phénomène de l’esclavage, mais elle dénonce des personnes physiques, plus précisément les propriétaires des esclaves. Et quand la police ne voulait pas donner de suite à leurs plaintes, il a organisé des sit-in devant les commissariats ou devant les maisons des personnes a qui ils ont porté plainte. Le nom de Biram est devenu si célèbre dans tout le pays, qu’il suscite de l’espoir (parmi les esclaves) et  de la terreur (parmi les maîtres).


Pour la première fois des Tribunaux mauritaniens ont prononcé des condamnations contre les maîtres d’esclaves, comme ce fut le cas des maîtres de Said et Yarg, deux enfants de 12 et 14, libérés plus précisément à cause de l’initiative de l’IRA.


La pratique de l’esclavage en Mauritanie a ses origines dans la tradition. Un des plus puissant outils qui en permet la mise en œuvre est la religion. Une interprétation erronée du Coran légitime l’asservissement des noirs aux arabo-berbères.


Et ce n’est pas contre la religion mais plutôt contre ces interprétations que s’en est pris Biram. Le vendredi 27 avril 2012, après la prière organisée par l’IRA au  siège de la municipalité de Riyadh ( quartier de Nouakchott où vit Biram ) , celui-ci a tenu une conférence de presse durant laquelle il a dénoncé les déclarations de l’érudit mauritanien Cheikh Mohamend El Hacen Ould Dedew, selon lequel il n’y aurait pas d’esclaves en Mauritanie. En outre, Monsieur Ould Dedew a durement critiqué les autorités mauritaniennes pour avoir permis à une radio transmettant des lectures du Coran (Radio du Coran) de diffuser une fatwa d’un imam saoudien de la ville de Medina – Saleh Ben Awad Saleh Elmaghamsy – qui invitait les musulmans saoudiens et des autres pays du Golf à acheter des esclaves en Mauritanie ( où il y en a en abondance) dans le but de les libérer et ainsi expier leurs péchés. Le prédicateur avait également fourni une liste de prix: la tête d’un esclave vaut 10.000 riyals saoudiens; c’est à dire 800.000 ouguiyas mauritaniens et un peu plus de 2000 euros.


Et puis, le grand scandale: Biram a brûlé certains livres de juristes sunnites malakites qui ont réglementés les relations entre le maître et l’esclave,  légitimant ainsi l’esclavage. Il s’agit des œuvres de El Khali, d’Ebn Acher, de Risalla, d’Alakhdary, la Mudawwana Al Kubra (Encyclopédie) d’Al Qassimi.


Le scandale insupportable

Brûler des livres ne fait bon écho. Cela rappelle celui des nazistes. Mais attention! Un geste n’a pas toujours la même signification. Son sens se transforme si le contexte change. Cet acte provenant de la part de milices d’un pouvoir formidable est un geste obscène dans son arrogance méprisante: c’est le pouvoir qui ne tolère pas la contestation, pas même celle de la liberté d’expression. C’est le pouvoir qui qualifie la culture de camelote et prétend également  s’imposer aux esprits et consciences  par la force.

Les lois qui punissent ceux qui nient le massacre des juifs ou des arméniens ressemble beaucoup plus à cela que la provocation de Biram. Ces lois sont celles approuvées dans différents pays européens, la France en tête, et  nient toute possibilité d’une recherche critique vis à vis de l’histoire écrite par le vainqueur.
La provocation de Biram, au contraire, est le geste extrême de l’exploité qui se rebelle à un pouvoir qui utilise même le savoir pour opprimer et qui dit : Ça suffit! à l’oppression et aux théories qui la justifient.


C’est inutile de dire que ces nuances ont échappé aux détracteurs de Biram, qui s’en sont pris à lui demandant (littéralement) sa tête, invoquant son arrestation et même l’application de la peine de mort.


Ainsi Biram Ould Dah Ould Abeid n’a été arrêté que le jour successif , le samedi 28 avril, à la suite d’une vraie et propre action de force, avec l’usage de gaz lacrymogènes et l’irruption de la police dans son domicile. Lui et neuf de ses compagnons seront  incriminés pour ‘violations des valeurs islamiques du peuple mauritanien’. Le Président de la République Islamique Mauritanienne, Mohamed Ould Abdel Aziz,  est même intervenue pour condamner cet acte ‘contraire’ aux valeurs de l’Islam, affirmant que la Mauritanie est un Etat islamique et non laïc.


Biram et ses compagnons sont restés 4 mois en prison avant que la mobilisation internationale n’obtienne leur libération et la concession d’une liberté provisoire. Quatre mois durant lesquels ses conditions de santé déjà précaires se sont aggravées. Biram et ses compagnons sont restés 4 mois en prison avant que la mobilisation internationale n’obtienne leur libération et la concession d’une liberté provisoire.. Se référant aux actes  qu’il a posées  à sortie, (voir‘Liberté provisoire des activistes de l’IRA), la prison n’a  ôté ni son courage ni son goût pour le défi.


Nous devons nous attendre d’autres provocations indigéstibles… nous les attendons avec impatience.


(Traduit en français par Louis Benjamin Ndong)

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