Moulay Taïeb Cherkaoui. Du sérail à l'intérieur Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Maroc, avril 2010 - Affaire du commissaire Tabit, campagne d’assainissement, scandale du CIH, procès du 16 mai : autant de dossiers qui portent l’empreinte de Moulay Taïeb Cherkaoui. Retour sur le parcours d’un magistrat de l’ombre devenu ministre de l’Intérieur

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Moulay Taïeb Cherkaoui)


TelQuel, 17/23 avril 2010 n. 420


Moulay Taïeb Cherkaoui. Du sérail à l’intérieur


Par Driss Bennani et Mohammed Boudarham


Affaire du commissaire Tabit, campagne d’assainissement, scandale du CIH, procès du 16 mai : autant de dossiers qui portent l’empreinte de Moulay Taïeb Cherkaoui. Retour sur le parcours d’un magistrat de l’ombre devenu ministre de l’Intérieur



Depuis sa nomination à la tête du ministère de l’Intérieur, le 4 janvier 2010, Moulay Taïeb Cherkaoui n’a pas eu le temps de souffler. Dans les couloirs de l’ancienne résidence du général Lyautey à Rabat, siège historique du ministère, le même commentaire (au ton ironique) revient sur toutes les lèvres : “Vu le rythme de travail, le nouveau ministre doit regretter le calme de son ancien poste (président de la Cour suprême, ndlr)”. En quatre mois, l’ex-magistrat a en effet pu mesurer toute l’étendue et la complexité de la tâche. A peine installé, Cherkaoui a dû faire face aux catastrophes causées par les intempéries dans différentes régions du pays, notamment dans le Gharb. Quelques semaines plus tard, le minaret d’une mosquée de Meknès s’effondre, faisant 41 morts. Le ministre est dépêché en urgence sur les lieux, c’est sa première mission sur le terrain. “C’est ce qu’on appelle un déplacement à risques, commente un cadre de l’Intérieur. Cherkaoui devait consoler une population encore sous le choc. Il fallait qu’il lance rapidement l’enquête et qu’il gère les opérations de secours. Or, il n’avait presque pas d’expérience sur le terrain. En tant que magistrat, il était habitué à prendre son temps avant de trancher”.
De retour à Rabat, le successeur de Chakib Benmoussa planche sur un autre dossier, tout aussi délicat : la refonte de l’organigramme du ministère de l’Intérieur. La vague de nominations concerne 31 walis et gouverneurs. Au niveau central, la vieille garde fait un retour en force et hérite des postes-clés comme le secrétariat général, la direction des Affaires intérieures ou encore celle des Collectivités locales. Pour diriger son cabinet, Taïeb Cherkaoui fait appel à un poids lourd, Mohamed Saleh Tamek, ex-wali de Dakhla et spécialiste du conflit du Sahara. “Contrairement à Chakib Benmoussa, affirme une source au ministère, Taïeb Cherkaoui a fait le choix des vieux routiers de l’Intérieur. Il sait qu’il a besoin d’eux pour la gestion d’un département complexe. Mais il a quand même tenu à s’entourer de trois ou quatre proches collaborateurs qui le suivent depuis la fin des années 1990”, conclut notre source. Dans la foulée, les fonctionnaires de la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) voient leurs salaires passer du simple au double. Le statut particulier des agents de police est (enfin) promulgué par dahir royal. Il prévoit, en plus des hausses de salaires, l’indemnisation des heures supplémentaires et la création d’une fondation d’œuvres sociales pour le personnel de la DGSN. Une véritable révolution… “ou plutôt la baraka de Sidi Bouâbid Charki (ancêtre de Taieb Cherkaoui, ndlr)”, corrige, sourire en coin, un inspecteur de police judiciaire à Rabat.
Mais l’euphorie sera de courte durée. Quelques jours plus tard, Moulay Taïeb Cherkaoui se retrouve (une nouvelle fois) en première ligne dans l’affaire des “évangélistes de Aïn Leuh”. Leur expulsion du territoire n’est motivée par aucune décision de justice, mais c’est un magistrat qui doit faire passer la pilule. Cherkaoui reçoit les représentants de différentes autorités religieuses installées au Maroc. “Il les a longuement écoutées, raconte cette source interne. A l’issue de la réunion, le ministre n’a fait aucune déclaration à la presse, préférant déléguer cette tâche aux responsables religieux qu’il a reçus”. Quelques jours plus tard, le planeur d’un émir émirati (27ème fortune mondiale) s’abîme au dessus d’un barrage dans la région de Rabat. Des équipes de secours provenant de quatre pays (Emirats, Maroc, France et USA) ratissent le fond du barrage et repêchent le corps après cinq jours de recherches ininterrompues. Moulay Taïeb Cherkaoui supervise l’opération de très près. C’est même lui que le roi Mohammed VI désigne pour représenter le royaume lors des obsèques de l’émir décédé. “Il n’a presque pas fermé l’œil, confie ce collaborateur. L’affaire est très sensible. Les Emirats sont un grand allié du pays. Il fallait donc mettre les bouchées doubles pour retrouver le corps et l’inhumer dignement”. Mais là encore, Moulay Taïeb Cherkaoui brille par sa discrétion. Aucune apparition publique, pas de déclaration à la presse… le nouveau ministre de l’Intérieur n’est décidément pas un homme de communication. Une attitude qui n’étonne pas ce vieil ami de Cherkaoui : “Il n’aime pas être sous les projecteurs et fuit les mondanités. Pendant près de 40 ans, il a été un homme de l’ombre, très peu connu du grand public. En plus, il a été éduqué à l’ancienne au sein d’une grande famille assez conservatrice”, affirme-t-il.

Un chrif bien né
Né en 1949 à Bejaâd, Moulay Taïeb Cherkaoui est le descendant de chorfa particulièrement influents dans la région. Son père, Moulay Abdelaziz, est un riche propriétaire terrien. Sa mère, une Idrissi, est issue de la petite bourgeoisie fassie. Au début des années 50, la famille déménage à Casablanca où le petit Taïeb passe l’essentiel de sa jeunesse. “Il aurait pu faire des études sommaires puis s’occuper des affaires familiales, raconte cet ami des Cherkaoui. Mais le père y était totalement opposé. Il voulait que son fils fasse de grandes études et qu’il hérite d’un poste prestigieux dans l’appareil de l’Etat”.
A la Faculté de droit de Casablanca, Taïeb Cherkaoui passe pourtant presque inaperçu. “On ne pouvait jamais savoir ce qui se passait dans sa tête. Il était peu bavard et révélait rarement le fond de sa pensée”, se rappelle un camarade d’études. Au niveau politique, le jeune Taïeb est assez proche des militants gauchistes, cheville ouvrière de l’UNEM (Union nationale des étudiants du Maroc). “Mais il n’a jamais adhéré à aucune structure, précise cet ancien militant marxiste. Il était visiblement séduit par les idéaux de la gauche mais gardait ses distances. Il émettait des réserves quant aux objectifs et aux méthodes du mouvement”. Son appartenance à une famille aisée et religieuse l’empêchait-elle de rejoindre la mouvance gauchiste de l’époque ? “Peut-être, répond notre militant, mais ce n’est pas la seule raison. La preuve, c’est que son frère avait adhéré à l’Organisation 23 mars, avant de s’en éloigner quand les arrestations et les enlèvements ont commencé”. Presque au même moment, l’oncle de Moulay Taïeb Cherkaoui épouse Lalla Malika, sœur du roi Hassan II. Une alliance précieuse qui permet à la famille de prendre un peu plus de poids et de pouvoir.
Au début des années 1970, Moulay Taïeb Cherkaoui est donc un jeune diplômé en droit, bien né et disposant (déjà) de solides appuis au sein du makhzen. Il est affecté au Parquet de Casablanca où il fait ses premiers pas en tant qu’adjoint du procureur du roi. Là encore, le jeune magistrat réussit à se faire oublier. “Il n’a jamais rien fait pour se faire remarquer, témoigne un juge qui a travaillé à ses côtés à cette époque. Il a normalement gravi les échelons administratifs et a surtout tenu à poursuivre ses études supérieures”. Parallèlement à sa carrière professionnelle, Taïeb Cherkaoui prépare en effet un diplôme d’études approfondies en sociologie, à l’université de Bordeaux, suivi d’un diplôme d’études supérieures en sciences juridiques, à l’université Hassan II de Casablanca. C’est au milieu des années 1980 que le jeune magistrat accèdera à son premier vrai poste à responsabilités, quand il devient procureur du roi à El Jadida. “Il a toujours eu une assez bonne réputation, observe cet avocat casablancais. On le dit intègre, pieux et généreux. Il a toujours été strict et sévère, sans être méchant ni autoritaire”.
Le véritable tournant dans sa carrière s’opère en 1992. Après plus de 20 ans de bons et loyaux services, il est nommé procureur général à Casablanca. C’est l’année où éclate le scandale des vidéos pornographiques tournées par le commissaire Tabit. A 43 ans, Taïeb Cherkaoui sait qu’il tient l’affaire de sa vie. “Pour gérer ce dossier, l’Etat avait besoin d’un procureur sans étiquette politique. Un homme de métier et de confiance qui saurait solder l’affaire avec un minimum de dégâts collatéraux”, relate un avocat qui a suivi le dossier de très près. A cause de l’identité du principal accusé (un commissaire de police), l’enquête est menée par des éléments de la Gendarmerie royale. Furieux, Driss Basri suit le déroulement du procès en spectateur et guette le moindre faux pas de Cherkaoui.
A l’ouverture du procès, ce dernier transforme le tribunal en véritable forteresse. La pièce contenant les fameux enregistrements vidéo est en permanence gardée par des militaires surarmés. L’accès au tribunal est alors strictement réservé aux avocats et à leurs clients. “Tout le monde était systématiquement fouillé sur instructions du procureur général”, raconte un jeune avocat. Pour la première fois depuis le début de sa carrière également, Moulay Taïeb Cherkaoui est l’interlocuteur direct des puissants de Rabat. Ses contacts avec le ministre de la Justice, les conseillers du roi ou les hauts gradés de l’armée sont quasi-quotidiens. “C’est un peu normal, explique cet ancien bâtonnier de la métropole. Dans l’affaire Tabit, il y avait des lignes rouges à ne pas dépasser, des susceptibilités entre gendarmes et policiers qu’il fallait ménager, une opinion publique surexcitée qu’il fallait calmer et surtout de hautes personnalités qu’il fallait à tout prix épargner”. Les conclusions des enquêteurs accablent donc le commissaire pornographe, mais taisent ses éventuelles connexions dans l’establishment. La sentence finale est lourde. L’haj Tabit est condamné à la peine capitale. Il sera exécuté quelques semaines plus tard. Une page est tournée.
Et comme un grand procès n’arrive jamais seul, Taïeb Cherkaoui se retrouve, quelques années plus tard, au centre d’une nouvelle affaire, tout aussi retentissante : celle de la fameuse campagne d’assainissement. Sous le contrôle direct de Driss Basri cette fois, des dizaines d’hommes d’affaires sont sommairement jugés puis jetés en prison. Objectif : répondre aux griefs d’institutions financières internationales, tout en donnant l’impression de mater quelques businessmen véreux. Mais très vite, l’opération tourne à la chasse aux sorcières. Nous sommes en 1996. Le tribunal de Casablanca tourne à plein régime, avec plus de 1000 dossiers à traiter. Et encore une fois, c’est Moulay Taïeb Cherkaoui (devenu une véritable star) qui est envoyé au charbon. “Quand le roi a chargé Basri de piloter les opérations, celui-ci a fourni son propre rapport, qui indiquait que c’est à Casablanca que les réseaux de la contrebande, ainsi que les grosses fortunes, étaient concentrés”, a expliqué plus tard le ministre de la Justice de l’époque, Abderrahmane Amalou, dans un entretien accordé à Telquel. “En tant que procureur général, Cherkaoui devait donc exécuter les ordres et les consignes données par le gouvernement. Il l’a fait sans rechigner. A Casablanca comme au nord du pays, plusieurs personnes ont injustement perdu tous leurs biens”, se souvient un avocat du barreau de la capitale économique. Moulay Taïeb Cherkaoui regrette-t-il cet épisode malheureux dans sa carrière professionnelle ? “Au fond de lui, affirme cet ami de longue date, il doit se dire que la conjoncture de l’époque dictait ce genre de comportements et que Hassan II devait avoir ses raisons”.

Magistrat de la nouvelle ère
La récompense ne tarde d’ailleurs pas à tomber. 1998 marque l’avènement du premier gouvernement d’Alternance, mené par Abderrahmane Youssoufi. Le pays est traversé par un vent d’ouverture et d’optimisme. Omar Azziman, ancien ministre des Droits de l’homme, hérite du département de la Justice. Tout un symbole ! C’est à cette époque (1997) que Moulay Taïeb Cherkaoui accède à la tête de la direction des Affaires pénales et de la grâce, sans doute l’une des plus puissantes au ministère de la Justice.
A 48 ans, l’ancien procureur du roi à Casablanca devient, de fait, le supérieur de tous les procureurs du pays. “Finalement, il était le véritable ministre de la Justice, avance un cadre au ministère. C’est lui qui gérait les grands dossiers politiques, économiques ou sécuritaires. Du fait de sa longue expérience sur le terrain, il connaissait la machine de l’intérieur. Aucun détail ne lui échappait. De plus, il a toujours eu affaire à des ministres moins expérimentés que lui, comme Omar Azziman puis Mohamed Bouzoubaâ”. A partir de ce moment également, Moulay Taïeb Cherkaoui est un pilier incontournable du système judiciaire marocain. En plus de ses appuis familiaux, il gagne la confiance et le respect de la nouvelle classe dirigeante qui entoure désormais le roi Mohammed VI.
Il devient aussi un interlocuteur privilégié d’un autre homme de l’ombre : Fouad Ali El Himma, secrétaire d’Etat puis ministre délégué à l’Intérieur. Ensemble, ils gèrent les grands dossiers de la nouvelle ère. Lutte contre le trafic de drogue, liberté d’expression ou délinquance économique. “C’est par exemple Cherkaoui qui a personnellement étudié le dossier CIH avant de le transmettre à la Cour spéciale de justice”, se rappelle notre cadre.
Au début des années 2000, Moulay Taïeb Cherkaoui, qui reste inconnu du grand public, est présenté comme l’œil du Palais au ministère de la Justice. Donnait-il des instructions aux procureurs ? Leur dictait-il la marche à suivre dans les grands procès ? “C’était son rôle officiel, répond un avocat r’bati en esquissant un large sourire. En tant que directeur des Affaires pénales, il était parfaitement habilité à orienter les décisions des différents procureurs concernant les suites à donner dans certaines grandes affaires. C’était lui qui décidait de la politique pénale nationale après tout”. N’y a-t-il pas là une grave atteinte à l’indépendance de la Justice ? “Le procureur représente l’Etat, le Parquet n’a jamais été indépendant. Théoriquement, le dernier mot revient au juge, qui doit trancher en son âme et conscience. Le problème, c’est que très peu de juges oseront contrarier la volonté du directeur des Affaires pénales. Ils traînent tellement de casseroles…“, conclut notre bâtonnier.
Du côté de la Commission des grâces, que Cherkaoui préside, la situation n’est guerre plus reluisante. “En voilà une direction pourrie par l’argent et les interventions des plus puissants !” s’exclame un ancien membre de la Commission. “Cherkaoui ne s’est jamais fait d’illusions : il savait qu’il ne pouvait pas tout contrôler. Il s’est donc contenté, et c’est déjà beaucoup, d’informatiser les procédures de sélection, de manière à rendre les décisions de grâce un peu plus transparentes”, poursuit-il.
Parmi ses anciens collaborateurs, le magistrat de fer laisse étrangement une impression de courage et… d’humanisme. “Il allait toujours plus loin que les autres membres de la Commission. Lorsque ces derniers proposaient une réduction de peine de six mois, il plaidait pour un an ou plus”, raconte l’ancien membre de la Commission des grâces.
Le 16 mai 2003, le Maroc est secoué par des attentats terroristes d’une rare violence. L’Etat riposte en interpellant des milliers de personnes. A l’instar de la campagne d’assainissement de 1996, les procès sont expéditifs. Les peines sont très lourdes, allant jusqu’à la peine capitale pour une dizaine de détenus. Et comme en 1996, Moulay Taïeb Cherkaoui est en première ligne. Il adresse un message de fermeté aux procureurs chargés des affaires de terrorisme et pousse vers l’adoption de la fameuse loi anti-terroriste. Quelques années plus tard, c’est paradoxalement lui qui milite pour que les détenus de la Salafia puissent, à leur tour, bénéficier de grâces royales. Schizophrénie ? “Pas vraiment, explique ce proche collaborateur de Cherkaoui. C’est un commis de l’Etat qui ne recule devant rien lorsqu’il s’agit des grands intérêts du pays. Sinon, c’est un monsieur au grand cœur qui sait rester humain malgré sa rigidité et son intransigeance”.
En 2006, le démantèlement de la cellule menée par Hassan Khattab et impliquant des militaires en service suspend le processus de grâce pour les détenus islamistes. Moulay Taïeb Cherkaoui ne bronche pas. Le 11 mars 2007, Abdelfatah Raydi (ex-prisonnier salafiste) déclenche sa ceinture d’explosifs dans un cybercafé à Sidi Moumen. Le choc est terrible. L’Etat tourne définitivement le dos au millier de barbus qui croupissent dans différentes prisons du pays. “C’est une erreur grossière, déclare ce militant associatif. Raydi s’est fait exploser parce qu’on ne l’a pas laissé tranquille après sa sortie de prison. D’ailleurs, l’Etat n’en a pas tenu rigueur à Moulay Taïeb Cherkaoui”. Mieux, Mohammed VI l’a promu quelques jours plus tard.

Soudain, l’Intérieur…
Le fils de Bejaâd monte dans la hiérarchie judiciaire du pays et devient, en effet, procureur général près la Cour suprême, la plus haute juridiction du pays. “Depuis sa nomination au ministère de la Justice, tout le monde savait que seul le roi pouvait le déboulonner. Mais il n’avait pas perdu au change pour autant. A la Cour suprême, il avait certes moins de pouvoir, mais bien plus de prestige”, assure un magistrat casablancais. Quelques mois plus tard, Taïeb Cherkaoui est propulsé premier président de la Cour suprême, pour remplacer Driss Dahak devenu secrétaire général du gouvernement. C’est le jackpot, le couronnement d’une carrière makhzénienne bien remplie. “En tant que président de la Cour suprême, explique cet avocat, il est par exemple le président du Conseil de la régence. Il siège également au Conseil supérieur de la magistrature. Il a donc son mot à dire pour la désignation de tous les responsables judiciaires du royaume. C’est un poste constitutionnel et protocolaire de la première importance”. L’audience royale se passe à Tétouan, presque en famille. Le roi est en effet accompagné pour la première fois du prince héritier Moulay El Hassan. Sur la photo officielle, Mohammed VI et Moulay Taïeb Cherkaoui apparaissent les traits détendus et affichent un large sourire, signe de leur bonne entente. “L’ascension de Moulay Taïeb Cherkaoui pouvait très bien s’arrêter à ce stade. A 59 ans, présider la Cour suprême est un happy end dans la carrière d’un procureur du roi. Mais Mohammed VI avait vraisemblablement d’autres plans pour son homme de confiance”, souligne un batonnier r’bati. Comme souvent depuis 2007, Moulay Taïeb Cherkaoui a à peine le temps de s’installer dans son nouveau bureau qu’il est appelé à de nouvelles fonctions. “Tout le monde l’attendait à la Justice pour remplacer Abdelouahed Radi, mais sa nomination à l’Intérieur a pris le microcosme politique de court, relate cet observateur. Certes, il y a des points en commun entre les départements de la Justice et de l’Intérieur, comme la criminalité et la gestion des prisons, mais il y a tout le volet sécuritaire et politique qui échappe totalement à Moulay Taïeb Cherkaoui”. Il devra quand même s’y coller…
A la mère des ministères, plusieurs dossiers attendent en effet le successeur de Chakib Benmoussa. Tout d’abord l’affaire du Sahara. “Le Corcas ne sert plus à rien et le Maroc redoute une volte-face du nouvel émissaire onusien”, signale cet observateur. “Il faut donc décider de la démarche à suivre concernant l’application du plan d’autonomie et veiller au respect des droits de l’homme sur le terrain, de manière à ne pas alimenter la machine propagandiste du Polisario”, ajoute-t-il. Autre dossier prioritaire sur le bureau de Cherkaoui : celui de la régionalisation. “Cette opération suppose l’établissement d’un nouveau découpage administratif, la détermination de nouvelles prérogatives pour les régions et une relation différente avec l’administration centrale, explique cet enseignant de sciences politiques. Dans un premier temps, tout cela devra passer par l’élaboration de nouveaux textes de loi. L’apport de Cherkaoui peut, à ce titre, être très important”. Sauf surprise royale, Moulay Taïeb Cherkaoui devra également être l’artisan des élections législatives de 2012. Des élections à risques puisqu’il faudra réconcilier les Marocains avec les urnes, réformer l’actuel code électoral et trancher concernant l’éternelle question de la réforme constitutionnelle. Lors de ces élections, il faut également s’attendre à un match très serré entre le PAM et le PJD. L’arbitre sera-t-il à la hauteur de cette affiche explosive ?



Les dates-clés
1949. Naissance à Bejaâd.
1972. Adjoint au procureur du roi au tribunal de Casablanca.
1986. Procureur du roi au tribunal de Première instance d’El Jadida.
1992. Procureur général à la Cour d’appel de Casablanca. Il supervise l’affaire Tabit.
1996. Campagne d’assainissement. Il est une nouvelle fois en première ligne.
1997. Directeur des Affaires pénales et de la grâce au ministère de la Justice.
2007. Procureur général près la Cour suprême.
2008. Premier président de la Cour suprême.
2010. Ministre de l’Intérieur.



Soufisme. La confrérie de Cherkawa
En plus d’être un haut commis de l’Etat, Moulay Taïeb Cherkaoui dispose de solides appuis au sein de la zaouïa Charkaouia, l’une des plus influentes du royaume. Située dans la région de Bejaâd, elle doit son nom à un éminent soufi, descendant direct du calife Omar Ibn Al Khattab : Sidi Bouabid Charki, fondateur de la ville au XVème siècle. Devenue une escale spirituelle incontournable entre Marrakech et Fès, Bejaâd accueille annuellement un moussem qui attire des pèlerins des quatre coins du pays.
Sans intervenir de manière directe (ni trop voyante), Moulay Taïeb Cherkaoui garde un œil sur la prestigieuse zaouïa de ses ancêtres grâce aux nombreux membres de sa famille restés sur pace. Aux dernières nouvelles, c’est son cousin et beau-frère (Abderrahmane) qui a été désigné pour gérer les affaires quotidiennes de la communauté. En prévision du pèlerinage de juin 2010, ce dernier a déjà lancé de grands travaux pour la réfection du siège de la confrérie. Et la facture sera, en grande partie, payée par… le palais royal. “Notre Zaouïa reçoit une bonne partie des dons royaux réservés aux chorfa de ce pays”, s’enorgueillit un cousin du ministre de l’Intérieur, sans aller jusqu’à dévoiler le montant de l’enveloppe royale.



Connexions. Famille, je vous aime …
Grâce au mariage de son oncle paternel avec la sœur de Hassan II, Moulay Taïeb Cherkaoui fait partie de la grande famille royale. “Au lendemain de l’Indépendance, raconte cet ancien journaliste, Hassan II a marié, d’un coup, trois de ses sœurs. Deux des nouveaux mariés étaient issus de grandes familles (Mohamed Cherkaoui et Hassan Yaakoubi). Le troisième n’était autre qu’Ahmed Osman, compagnon d’études de Hassan II et son futur Premier ministre”. Aujourd’hui encore, la petite famille de l’actuel ministre de l’Intérieur ne passe pas inaperçue. Son frère, professeur universitaire, s’est récemment fait remarquer grâce à un ouvrage sur “les enjeux stratégiques du conflit du Sahara”. Un essai qui lui a permis de siéger au sein de la fameuse Commission royale pour la régionalisation (grand chantier de Taïeb Cherkaoui). Son fils est devenu, depuis quelques années, un visage connu de la capitale économique. Lui aussi a fait du droit mais il a opté pour une carrière en privé, en ouvrant son propre cabinet d’avocat. “C’est un brillant juriste, mais si son cabinet croule sous les dossiers de grandes entreprises et de riches particuliers, cela n’est certainement pas étranger au poste de son père, hier encore la plus haute autorité judiciaire du pays”, émet un avocat casablancais. Dernière connexion familiale à relever, celle qui unit désormais le clan Akhannouch à la confrérie des Cherkaoui. L’un des neveux du richissime industriel s’est en effet récemment marié avec la fille de Moulay Taïeb Cherkaoui. Et ce n’est certainement pas fini…



Origines. Le clan de Bejaâd
Février 2010, dans la petite ville de Bejaâd. Comme chaque année, les notables de la ville organisent une soirée de madih pour célébrer la naissance du prophète. Sauf que contrairement aux années précédentes, la cérémonie ne se passe pas chez les Cherkaoui mais au domicile de la famille de Mohamed Yassine Mansouri, puissant patron de le DGED (renseignements extérieurs). “Les deux hommes s’entendent très bien. Tous deux sont nés à Bejaâd et appartiennent à des familles d’ouléma ou de chorfa respectés par tous”, affirme une source locale. Aujourd’hui d’ailleurs, une bonne partie de l’appareil sécuritaire marocain provient de cette région reculée du royaume. En plus de Cherkaoui et de Mansouri, on retrouve également Charki Draiss, né à quelques dizaines de kilomètres de Bejaâd (à Beni Amir dans la région de Beni Mellal), tout comme… Amir Peretz, ancien ministre israélien. Mais attention : le clan de Bejaâd connaît, lui aussi, des animosités entre ses différents membres. Lahbib Malki, dirigeant de l’USFP, est par exemple considéré comme un rival (ennemi ?) des Cherkaoui. “L’animosité entre les deux familles est monté d’un cran lorsque Malki a battu Mohamed Cherkaoui, beau-frère de Hassan II, aux communales de 1997. Mais leurs relations se sont relativement apaisées depuis”, affirme notre source locale.