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Libye, juillet 2011 - Gilles Munier (photo), connu pour son soutien au peuple irakien lors des guerres du Golfe et de la période d’embargo, vient de passer une semaine à Tripoli, bombardée quotidiennement par les chasseurs de l’OTAN. Il envisage d’y retourner « pour recueillir les témoignages des dirigeants sur le rôle joué par les services secrets occidentaux et le pétrole dans l’éclatement ou l’étouffement des révolutions arabes »
La France, bien, mais pas Nicolas Sarkozy. Des affiches apposées sur les murs de la ville le traitent de « tueur d’enfants libyens ». Personne ne comprend pourquoi il s’en est pris à Kadhafi après l’avoir reçu avec tous les honneurs à Paris. Les Libyens, disent-ils, sont capables de régler leurs problèmes intérieurs seuls. De plus, ils craignent une irakisation de la crise. La région de Benghazi est devenue une terre de djihad pour les extrémistes proches de l’Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb islamique). Des armes, des missiles sont entre leurs mains, et peut être demain du gaz moutarde. Voilà ce qui arrive quand on joue aux apprentis sorciers !
Il y a eu environ dix civiles libyens tués tous les jours depuis le début de l’intervention, trois fois plus de blessés. Le 7 juin, la veille de mon arrivée, une soixantaine de missiles sont tombés sur Tripoli, faisant 21 morts et des dizaines de blessés. C’était la façon de l’OTAN de fêter l’anniversaire de Kadhafi qui tombe ce jour-là. J’ai visité un hôpital : les larmes montent aux yeux devant tous ces blessés. La justice internationale instruira le procès intenté à Sarkozy sans parti pris, du moins je j’espère. Q : Pensez-vous que Kadhafi sera renversé ? Tout est possible. Mais, le leader libyen a plus d’un tour dans son sac. C’est un grand joueur d’échecs. Cependant, il suffirait qu’un missile frappe un des ses refuges pour qu’il disparaisse. Le 30 avril, l’OTAN l’a raté de peu. Il venait de quitter son domicile familial avec son épouse. Un de ses fils et trois de ses petits-enfants ont été tués. Les Libyens pensent que les chasseurs étaient français, des Rafales. Aïcha Kadhafi, qui a perdu dans l’opération sa fille de 4 mois, a porté plainte à Paris contre Nicolas Sarkozy et Gérard Longuet. Aujourd’hui, à Tripoli, il est question de constitution démocratique, de liberté de la presse et d’élection présidentielle. Cela permettrait de sortir de la crise par le haut. Hillary Clinton dit que c’est trop tard. Pourquoi ? Il n’est jamais trop tard, sauf si l’objectif de l’OTAN n’est pas la démocratie. J’ai rencontré Ali al-Ahwal, coordinateur général des 2000 tribus et clans libyens. Pour lui, la disparition brusque de Kadhafi déboucherait sur une guerre civile avec des conséquences de l’autre côté de la Méditerranée.
Autre cible visitée : le siège du service anti- corruption. Ses archives ont été détruites, disent les habitants d’une rue proche, pour faire disparaître les dossiers des membres du Conseil national de transition (CNT) de Benghazi. Un renvoi d’ascenseur de l’OTAN à ses protégés, en quelque sorte. Une fille de 12 ans qui habitait tout près, choquée par l’explosion, n’a pas supporté la pluie de missiles qui s’est abattue sur la ville le 7 juin. Elle a tenté de se suicider en avalant des médicaments prescrits pour sa mère. Je lui ai rendu visite à l’hôpital. Sous sédatifs, elle a les jambes paralysées. (*) http://www.afrique-asie.fr/index.php/category/maghreb/actualite/article/libye-un-avenir-incertain
Le peuple libyen est composé d’environ 2000 tribus, clans et notables qui jouent un rôle primordial dans la défense du pays. Le Forum des tribus a élu un conseil de 200 membres et partagé la Libye en quatre zones représentées par des comités. Dernièrement, nous avons condamné les visites de Sarkozy et de Cameron à Benghazi. Ce sont des immixtions inacceptables dans les affaires intérieures d’un pays souverain, une preuve qu’il encourage la partition de la Libye. Ce n’est pas la première fois que les tribus sont sur le devant de la scène nationale. C’était déjà le cas dans l’Antiquité égyptienne, grecque et romaine. Plus récemment, après la chute de l’Empire ottoman, les Italiens ont cru occuper la Libye en une semaine. Il suffisait, disaient-ils, de bombarder les côtes du pays pour le conquérir. Ils ont vite déchanté. La menace à laquelle nous faisons face aujourd’hui est du même ordre. On veut recoloniser la Libye et nos ennemis sont l’OTAN, la France, la Grande-Bretagne, l’Italie, et des Emirats du Golfe, notamment Qatar. Alors, nous reprenons les armes pour repousser l’agression et préserver l’unité de notre pays. Nous ne voulons pas que le sang libyen coule. La crise peut se régler pacifiquement, par la négociation. Dans le communiqué final de notre forum des 5 et 6 mai, nous avons demandé une amnistie générale. Plusieurs centaines de prisonniers arrêtés les armes à la main, ont été libérés.
Nous avons envoyé des émissaires rencontrer les chefs de tribus de l’Est. Les rebelles ont tué l’un d’eux. Nous avons alors organisé une réunion de dignitaires religieux à Brega et demandé aux tribus de l’Est d’envoyer des représentants : l’Otan a bombardé le bâtiment où ils dormaient, tuant 16 imans et blessant 55 personnes. Un carnage… C’est clair, l’OTAN ne veut pas que les Libyens se concertent entre-eux pour décider de leur avenir. Pour nous, le Conseil de Benghazi n’a aucune légitimité. Qui en a élu ses membres ? Personne. Ils ne règnent que par la grâce et les armes de l’OTAN, l’argent des Emirs du Golfe. Que les Emirats libèrent les Iles Abou Moussa, occupées par l’Iran, au lieu de s’occuper de nos affaires !
Lors du Forum des tribus, nous avons dit que Mouammar Kadhafi est un leader historique, un symbole de la Révolution et le fondateur de la Jamahiriya. Il a libéré la Libye des bases britanniques et américaines, libéré les puits de pétrole. A l’époque, 90% des revenus étaient empochés par les compagnies étrangères. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Alors, l’OTAN voudrait qu’il quitte le pays. Cette question ne concerne que lui et les Libyens. Lui absent, il y aurait des risques de conflits entre les tribus, de luttes pour le pouvoir.
Les tribus ont toujours pris leurs responsabilités. Par exemple, en 1918, quand les Turcs ont quitté le pays, elles ont fondé la première république libyenne. Elles ont ensuite lutté contre la colonisation italienne. De Gaulle, Churchill, Mao, Nasser, Tito, sont morts… ils ont été remplacés. Un autre leader surgira inévitablement du peuple libyen. Mais, je dois tout de même faire remarquer que Mouammar Kadhafi a remis tous ses pouvoirs au peuple, qu’il n’est plus président depuis 42 ans. Le peuple décidera donc de la façon dont il voudra être dirigé et par qui.
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