
| Le blogueur |
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Maroc, septembre 2008 - Le blogueur Mohamed Erraji a été arrêté et condamné, à l’issue d’un procès expéditif, à deux ans de prison ferme et 5000 DH d’amende pour “manquement au respect dû au roi”.
Oui, oui, il est sorti de prison. Jeudi matin, les rédactions ont été inondées de communiqués de presse, de coups de fil : Mohamed Erraji est un homme libre. “Pas tout à fait, il vient simplement de bénéficier de la liberté provisoire. Le procès en appel reprendra le 16 septembre”, rectifie l’un de ses proches. Récapitulons : il y a encore une semaine, Mohamed Erraji était un illustre inconnu. Le 1er septembre, il a “posté” un article critiquant un “geste royal”. Quatre jours plus tard, il est mis aux arrêts, puis condamné le 8, en première instance, à deux ans de prison ferme et 5000 dirhams d’amende. Enfin, le 11 septembre, il est passé en appel, où il a bénéficié d’une remise en liberté (provisoire). Mais que s’est-il donc passé pour que l’on arrive à cette hallucinante situation ?
(In)justice expéditive Flash-back. Mercredi 3 septembre, des policiers en civil débarquent sur son lieu de travail, un hammam d’un quartier pauvre d’Agadir, appartenant à un oncle, où il tient de temps en temps la caisse. Informé de leur passage, le jeune homme de 32 ans, qui en plus de collaborer avec le site hespress.com, anime un blog où il traite de l’actualité nationale, se rend jeudi 4 septembre dès la première heure à la préfecture de police. Et là, à sa grande surprise, il découvre que son texte, “le roi encourage le peuple à l’assistanat”, n’a pas du tout été apprécié. Toute la journée, il répond aux questions des enquêteurs qui lui annoncent déjà la couleur : “Avec ce que tu viens d’écrire, tu auras certainement droit à plusieurs mois de prison ou au minimum à une amende”. Relâché en début de soirée, Mohamed Erraji est à nouveau invité par la police à s’expliquer le lendemain. Sauf que cette fois-ci, ses hôtes ne sont pas prêts à le laisser partir. “On s’est déplacés en fin de journée à la préfecture, mais on n’a rien voulu nous dire”, s’indigne l'un de ses frères, qui nous apprend que le jour même, des policiers ont perquisitionné son domicile. “Ils ont tous emporté avec eux : livres, journaux…”, poursuit son frère. Le silence radio va finalement durer jusqu’au dimanche soir. La famille Erraji reçoit alors un SMS libérateur : “C’est Mohamed, appelez-moi sur ce numéro”. À l’autre bout du fil, ce dernier leur apprend qu’il est détenu à la prison d’Inezgane, dans des “conditions catastrophiques”, et qu’il doit comparaître le lendemain devant le juge. Après une nuit sans sommeil, les Erraji investissent tôt le matin le Tribunal de première instance d’Agadir. Le procès est une véritable parodie de justice. Expéditif, il durera à peine quelques minutes. Mohamed Erraji n’a même pas droit aux services d’un avocat comme le prévoit la loi. Au juge qui lui demande s’il va assurer sa défense lui-même, Mohamed Erraji, hébété, dépassé par les évènements, regarde derrière lui. Il tente de trouver une réponse parmi l’assistance. En vain. Il est rappelé à l’ordre par le juge qui lui lance sur un ton péremptoire : “Regarde devant toi !”. Résigné, Erraji finit par répondre : “Je me défendrai moi-même”. Le verdict annoncé, il a repris la direction de la prison d’Inezgane où il a partagé une cellule avec une cinquantaine de codétenus de droit commun. Un procès critiqué Mobilisation tous azimuts Il faut donc croire que toute cette mobilisation a déjà porté en partie ses fruits. Jeudi 11 septembre donc, la Cour d’appel d’Agadir a prononcé la mise en liberté provisoire du blogueur. Une manière comme une autre de désavouer la procédure et les moyens employés lors de son jugement en première instance ?
Depuis l’avènement d’Internet, la blogosphère marocaine est considéré comme la plus dynamique du monde arabe. Avec l’arrestation du blogueur Mohammed Erraji, sommes-nous en train d’assister à la fin de l’exception marocaine ? Réponse de Rachid Jankari, journaliste et consultant en nouvelles technologies de l’information : “Malheureusement, ces deux dernières années, le Maroc a multiplié les restrictions sur le Web, qui font qu’on commence à se rapprocher de plus en plus de la liste des pays ennemis d’Internet”. L’homme fait allusion à l’affaire Fouad Mourtada, ce jeune internaute condamné en février 2008 à trois ans de prison pour avoir crée un faux profil du prince Moulay Rachid sur Facebook, avant d’être gracié par Mohammed VI. Il pense également au blocage d’accès, en mai 2007, au site de partage de vidéos Youtube, et actuellement au limitations imposées au logiciel Google Earth. Mais la condamnation de Mohammed Erraji reste une première, parce qu’il s’agit du premier blogueur marocain jugé pour ses écrits. Pour Rachid Jankari, “cette affaire est très sensible, parce qu’elle va sans doute avoir un impact sur les blogueurs marocains, qui vont commencer à s’autocensurer. Maintenant, ils savent que s’ils dépassent certaines lignes rouges, ils risquent de se retrouver en prison”.
“Dans son Dictionnaire philosophique, André Comte-Sponville définit la liberté de penser comme “la pensée même, tant qu’elle échappe aux préjugés, aux dogmes, aux idéologies, aux inquisitions. Elle n’est jamais donnée, toujours à conquérir”. En ce sens, la pensée est libre, doit être libre, c’est-à-dire libérée. C’est comme la vérité même si elle est visitée par une opinion. Ceci est un principe universel que notre pays ne peut ni ignorer ni bafouer. La modernité d’une société passe par la libre expression des citoyens, journalistes ou non. Accepter l’opinion des autres, quitte à la discuter et à la contester, n’est pas signe de faiblesse, au contraire, c’est signe de force sur laquelle se construit l’Etat de droit. Emettre un point de vue sur un fait ou une façon d’agir relève de cette liberté, surtout quand cette démarche n’est pas minée par une volonté de nuire ou de diffamer. Au Maroc, il arrive parfois que les autorités deviennent susceptibles et sévissent comme au temps où toute liberté était écartée, où le recours à la censure et à la répression étaient des pratiques courantes. Cette époque est révolue et le Maroc n’a aucun intérêt à renouer avec elle. Aujourd’hui, les moyens de communication, l’extraordinaire révolution de l’information à l’échelle planétaire, rendent cette susceptibilité désuète. On ne peut plus empêcher la circulation d’une information ou d’une opinion. Alors il vaut mieux accepter cette évidence et laisser les citoyens exprimer leurs opinions ou rapporter des faits même s’ils sont déplaisants. La justice a eu la main lourde dans le cas de Mohamed Erraji. Cela rappelle la bavure dont a été victime le jeune internaute (Fouad Mourtada) qui eut la maladresse de s’approprier l’image du Prince Moulay Rachid. Ce genre de réaction est monté en épingle par la presse internationale, ce qui, en quelque sorte, non seulement nuit à l’image du pays mais efface les avancées importantes qu’il fait par ailleurs. Pour toutes ces raisons, je demande la libération du journaliste Mohamed Erraji.”
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