Maroc, février 2008 - Fouad Mourtada risque jusqu’à 5 ans de prison pour avoir créé une page au nom de Moulay Rachid sur un site communautaire. Histoire d’une plaisanterie qui a tourné au cauchemar



(Fouad Mourtada)





TelQuel (16/22 février 2008)



Le prince de Facebook…



par Youssef Ziraoui



Mardi 5 février. Fouad Mourtada, ingénieur informaticien de 26 ans, quitte, comme à l’accoutumée, son domicile casablancais aux alentours de huit heures du matin, pour se rendre sur son lieu de travail. Sur le seuil de la porte de son immeuble, il est interpellé par deux policiers en civil. Sans aucune forme d’explication, les deux agents lui bandent les yeux et l’enveloppent dans une couverture. “Ils l’ont mis dans une voiture et lui ont fait faire un tour. Après une quinzaine de minutes, ils l’ont embarqué dans un autre véhicule avant de le conduire au commissariat”, confie un membre de sa famille. Dans les locaux de la police, Fouad est enfin fixé sur son sort : il comprend qu’il est accusé d’avoir usurpé l’identité du prince Moulay Rachid sur le site communautaire Facebook.com, sur lequel il a créé un profil au nom du prince. Commence alors un interrogatoire qui aurait, à en croire le jeune homme, rapidement viré à la séance de torture. “J'ai été roué de coups et de gifles. Ils m’ont craché dessus, insulté, humilié. On m'a frappé pendant des heures sur la tête et sur les jambes”, raconte-t-il à ses proches. Son supplice durera au moins 24 heures, même si l’accusé passe rapidement aux aveux. “Il a dès le départ reconnu avoir créé le profil de Moulay Rachid, comme de nombreux internautes dédient des blogs et des sites à des personnalités”, raconte son entourage. Sur la Toile, en effet, les stars jaugent leur célébrité au nombre de pages qui leur sont dédiées. “Sur Facebook, il existe par exemple 41 Nicolas Sarkozy, 10 prince William d’Angleterre, autant de Jacques Chirac, George Bush, Oussama Ben Laden…”, rappelle un communiqué publié par la famille Mourtada. La charte du site Facebook se désengage avec ironie de toute responsabilité liée à ce genre de pratique : “On ne va pas se mettre à enquêter sur les faux noms ou des noms de célébrités. Eh mec, tout le monde sait que t’es pas Paris Hilton”. Quant aux célébrités qui s’offusquent de voir un faux profil à leur nom (communément appelé “fake”), ils ont toujours la possibilité d’en faire part aux responsables du site, qui suppriment aussitôt le profil incriminé. Il y a quelque temps, Facebook retirait ainsi le faux profil du politicien français Alain Juppé à la demande de son entourage. D’ailleurs, même le profil de Moulay Rachid a rapidement disparu du site.

Porté disparu
Pourtant, l’histoire ne s’arrête pas là. Fouad Mourtada aura droit à un traitement digne d’un terroriste. Son matériel informatique est saisi, de même que son téléphone portable. Et, surtout, personne ne sait où il est détenu. Alertée par le colocataire de Fouad, 36 heures après sa disparition, la famille Mourtada, qui fait le déplacement depuis Goulmima, imagine le pire. “Nous avons cherché Fouad dans les hôpitaux et à la morgue. Nous avons cru qu’il lui était arrivé malheur”. Mais le pire n’est pas loin, et la famille va bientôt s’en rendre compte.

Jeudi 7 février, les Mourtada apprennent, via une station-radio, qu’un jeune ingénieur a été appréhendé par la police pour avoir usurpé l’identité du prince Moulay Rachid. La dépêche très officielle de la MAP ne leur laisse aucun doute. Le nom de Fouad est cité et le ton est plus qu’accusateur : “Les services de sécurité marocains ont procédé à l'arrestation, mercredi à Casablanca, pour pratiques crapuleuses, d'un individu qui a usurpé l'identité de Son Altesse Royale le Prince Moulay Rachid sur le site Internet Facebook.com”. Pour la présomption d’innocence, il faudra repasser.

Pis encore, ladite dépêche affirme que son interpellation a eu lieu le mercredi, alors qu’en réalité, le jeune homme a été “enlevé” une journée plus tôt. “Les policiers ont annoncé son arrestation un jour après qu’elle a eu lieu. Sa garde-à-vue a donc duré 72 heures, alors qu’elle était censée se limiter à 48 heures”, croit savoir Ilyas Mourtada, le frère de Fouad. Même en sachant qu’il est désormais entre les mains de la police, la famille n’arrive toujours pas à prendre connaissance de son lieu de détention, baladée entre les commissariats et le tribunal. Ce n’est que le vendredi 8 février, soit trois jours après sa disparition, que son frère finit par trouver un indice. “Dans un bureau de la préfecture de police, j’ai reconnu le sac à dos de Fouad. Un policier a fini par me confier qu’il allait comparaître incessamment devant le substitut du procureur du roi”, raconte-t-il. Prise de court, la famille de l’accusé a à peine le temps de s’attacher les services d’un avocat, accosté dans la rue. “Il a failli prendre la fuite quand il a vu le chef d’inculpation”, poursuit le frère. Fouad comparaît du coup sans avocat durant la première audience de son procès, tenue au Tribunal de première instance de Casablanca l’après-midi même.


Élan de solidarité
Entre-temps, la blogosphère marocaine a pris fait et cause pour le jeune ingénieur. Des groupes de soutien sont créés sur le Web. La famille met aussi en ligne le site helpfouad.com (visité 4000 fois en deux jours) et fait circuler une pétition pour sa libération. Elle adresse aussi une lettre ouverte au prince Moulay Rachid, implorant sa clémence : “Fouad n’a pas cherché à utiliser le nom de Votre Altesse à des fins malhonnêtes. Il s’agissait simplement pour lui d’un jeu virtuel, dont il n’a pas mesuré la gravité”. Les excuses faites, les Mourtada ne comptent pas en rester là et envisagent même de porter plainte contre Facebook. La raison ? Le site aurait divulgué l’adresse IP à la police, bafouant les règles les plus élémentaires du secret informatique. Interrogé via Internet sur son implication dans cette affaire, un des responsable du site nous a répondu en ces termes laconiques : “Pour des raisons relevant de la sécurité et de la vie privée, nous ne pouvons vous livrer aucune information concernant ce sujet”. Une réaction étonnante de l’avis de cet observateur, “car le site se targue de protéger la vie privée de ses membres. S’ils n’y sont pour rien, les responsables du site auraient dû saisir l’occasion pour démentir la rumeur”. Sur le Web, une autre rumeur voit le jour, celle d’une éventuelle collaboration de Maroc Telecom avec la police pour pister Fouad Mourtada. Réponse d’une source autorisée chez l’opérateur téléphonique : “La confidentialité des clients est un droit, mais l’autorité judiciaire est habilitée à nous demander ce genre d’informations. Dans le cas d’espèce, nous ne faisons pas de commentaire. L’affaire est entre les mains de la justice”.

Les affabulateurs ne manquent pas non plus sur le Net. Certains prétendent que Fouad se serait livré à un trafic de faux contrats de travail. “C’est complètement farfelu. Vous imaginez un internaute demandant un emploi au prince Moulay Rachid sur le Net ? Soyons sérieux”, analyse un collègue de l’accusé. Ce dernier, de son côté, ne cesse de marteler : “Je n'ai jamais envoyé un message à quiconque depuis ce compte”. Mardi 12, soit une semaine après son arrestation, la famille Mourtada rencontre enfin Fouad au centre pénitentiaire de Oukacha. La visite dure une vingtaine de minutes, juste le temps de prendre de ses nouvelles. “Ce qui l’embêtait le plus, c’est que sa famille se soit autant inquiétée pour lui”, nous a déclaré un membre de sa famille. À la veille de son procès, qui s’ouvrait le 15 février, la famille Mourtada venait tout juste de lui trouver un avocat. Et l’affaire s’avère compliquée puisque unique en son genre. “Le Code pénal comprend une kyrielle d’articles se rapportant à l’usurpation d’identité. Mais aucun ne mentionne le cas d’Internet”, fait remarquer un avocat casablancais. Toujours est-il que le jeune ingénieur risque, selon le Code pénal, jusqu’à cinq ans de prison.

 

 




Imposture. Vraies fausses célébrités

Sur le site communautaire Facebook.com, un prétendu Mahmoud Ahmadinejad est l’ami de Leon Trotsky. La star argentine Diego Maradona échange de nombreuses vidéos avec Albert Einstein. Quant à Rambo, il est copain comme cochon avec le Comte Dracula. Abdelaziz Bouteflika est un solitaire sur le site communautaire alors que Bruce Lee a récemment rejoint le réseau Maroc ! Il existe même un profil au nom de Mohammed VI sur Facebook.com Mais, en début de semaine, les internautes assidus ont pu se rendre compte qu’il s’agissait également d’une (gentille) imposture. Têtes couronnées, célébrités du showbiz, sportifs de renom… personne n’est dupe quant au clonage numérique sur le fameux site Internet. Mais pour éviter toute méprise, la très officielle agence MAP a tenu a mettre les points sur les i : “Les membres de la famille royale ne disposent ni de site Internet, ni de blog (…). La seule façon d’avoir des informations sur les membres de la famille royale reste le site officiel de la MAP”. Et dire que beaucoup croyaient que Maghreb Arab press était, comme son nom l’indique, une simple agence de presse… 
 

 

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