Maroc, janvier 2008 - Au prétexte de “défendre la religion, la morale et la vertu”, les appels à la haine se banalisent, les menaces se multiplient, la peur se répand… Faut-il attendre que la violence éclate au grand jour pour tirer la sonnette d'alarme ?



TelQuel (19/25 janvier 2008)


Attention danger !


par Youssef Mahla et Youssef Ziraoui


Mardi 15 janvier 2008, la cour d'appel rend son verdict dans l'affaire du prétendu “mariage gay” de Ksar El Kébir (TelQuel n°300) : inculpés d'homosexualité, six hommes sont condamnés à des peines allant de deux à dix mois de prison ferme. Commentaire de Me Mohamed Sebbar, par ailleurs président du Forum vérité et justice, qui conduit le  collectif de défense des accusés : “Vu le chef d'inculpation, un jour de prison est déjà un jour de trop”. Ce n'est sans doute pas l'avis des centaines d'habitants de la petite ville du Nord (des milliers, disent des sources officielles) qui avaient protesté contre “la perversion des mœurs” par des émeutes, actes de vandalisme et tentatives de lynchage. A l'origine de cette flambée d'intolérance, des prêches incendiaires dans des mosquées, et une campagne de menaces et d'intimidations menée tambour battant par des groupes intégristes…

Si jamais auparavant on n'avait vu une “insurrection” d'une telle ampleur (saluée par un journal islamiste au cri de “grâce à Dieu, il existe encore des hommes dans ce pays” !!), ce n'est pas la première fois au Maroc, loin s'en faut, que des individus se retrouvent ouvertement et nommément menacés par les tenants du “nouvel ordre moral” - l'expression est désormais consacrée. Et l'homosexualité n'est qu'un prétexte parmi d'autres. Chaque jour, sur Internet, fleurissent par dizaines les menaces de mort anonymes contre divers “ennemis de la religion” (clairement nommés, eux). Il suffit, pour accéder à ce statut, d'avoir exprimé une opinion un tant soit peu décalée par rapport aux standards de la morale et de la vertu (tels que les islamistes les définissent). Ou, bien sûr, d'argumenter en faveur de la laïcité - un concept que les intégristes, s'aveuglant obstinément sur sa signification réelle, assimilent automatiquement à l'athéisme. Ce qui, dans leur vision “orthodoxe” de la loi divine, appelle nécessairement la punition ultime. En moins “trash”, mais à plus large échelle, certains journalistes n'hésitent plus à pointer nommément ceux qui, intellectuels, artistes, ou confrères, “attaquent l'islam” - faisant courir de grands risques aux concernés et… les taxant de “lâches” quand ils s'en inquiètent publiquement !

Dans un registre proche, depuis l'affaire des hard-rockers accusés de “satanisme” en 2003, et malgré leur libération rapide suite à la pression de la société civile, l'expression “âbadat chaïtane” (adorateurs de Satan) est devenue un automatisme, dès qu'il s'agit d'évoquer les amateurs de metal qui, chaque année, déferlent par milliers sur le festival musical L'Boulevard, qui leur accorde une place conséquente dans sa programmation. Comment, de retour dans son quartier et parmi sa famille, un simple amateur de rock et de looks extravagants peut-il vivre avec cette étiquette sans finir par se renier sous la pression - ou à tout le moins, devenir paranoïaque ?

Des actes de violence isolés, il y en a régulièrement. La presse a ainsi rapporté, il y a quelques mois, le cas de cet habitant d'Agadir qui avait lapidé à mort sa mère qu'il soupçonnait d'adultère. Et chaque année, on décompte de nouveaux morts ou blessés dans les campus universitaires, à l'issue d'affrontements entre étudiants islamistes extrémistes et d'autres, d'extrême gauche (autant dire athées, aux yeux de leurs adversaires). Certains campus sont aujourd'hui des territoires très risqués pour tous ceux qui osent afficher leur désaccord avec les islamistes. Très peu l'osent encore, d'ailleurs.

Pour en revenir aux “coupables d'homosexualité” de Ksar El Kébir, et alors que leurs familles n'osent plus se montrer en public, que leurs enfants subissent pressions et quolibets à l'école, Human Rights Watch monte au créneau, demandant l'annulation de la sentence : “Si le Maroc aspire vraiment à être un leader régional en matière de droits humains, il devrait montrer la voie en dépénalisant l'homosexualité”, peut-on lire dans le communiqué de l'ONG américaine. Est-ce trop demander à nos responsables ? “Concernant l'homosexualité, le législateur et la société marocaine s'accordent à la condamner”, a déclaré sans ambages à TelQuel Khalid Naciri, porte-parole du gouvernement. L'Etat serait-il condamné à une attitude attentiste, fataliste, sans aucune possibilité, même minime, de tirer la société vers le haut, notamment en légiférant ? “La locomotive ne peut pas aller plus vite que le train”, rétorque Naciri.

Le discours du porte-parole du gouvernement peut-être résumé ainsi : “Quand la société poussera, l'Etat suivra, pas l'inverse !”. Décevant. L'Etat joue la montre, attend, laisse faire, prétendument avec le souci de “préserver la paix sociale”. N'est-ce pas, au contraire, la meilleure manière de la menacer ? Et quid des victimes ? Car même si, depuis la condamnation des six accusés, le soufflé semble être retombé à Ksar El Kébir, rien ne permet d'affirmer avec certitude que la tempête est définitivement passée. Confirmation de Me Sebbar : “Certains des inculpés seront libérés dans quelques semaines. La question en suspens, c'est comment la foule va accueillir ces gens. Qui va les protéger des menaces qui pèsent encore sur eux ?”.


L'homosexualité, ou l'arbre qui cache la forêt (des intolérances)
Changement de décor pour un autre procès. Le chef d'inculpation est le même (homosexualité), et le jugement se déroule cette fois… dans un amphithéâtre de la Faculté de Fès. L'histoire remonte à l'été 2006, quand un jeune étudiant en sciences économiques est “jugé” par des étudiants islamistes, qui l'accusent de représenter “une menace pour la culture et un affront pour la virilité de tous les résidents”. Après un simulacre de procès étalé sur plusieurs heures, l'étudiant est tout bonnement exclu de la cité universitaire. “Un moindre mal finalement car certains prônaient une punition plus sévère”, nous explique cette source qui a bien suivi l'affaire. La “punition” en question : une expulsion pure et simple de la ville de Fès, pour la version soft, vingt coups de fouet (!!) assortis d'une expulsion de l'université pour la version hard.

Le fil conducteur qui relie l'affaire de Fès à celle de Ksar El Kébir pourrait s'appeler : négation de la différence, sous couvert de caution religieuse. “L'argument religieux est imparable et certains l'ont compris”, explique l'ethnologue Abdelbaqi Belfqih. Et de poursuivre : “Nous sommes assiégés par une ambiance religieuse. La plupart des biens culturels que nous consommons sont religieux. Idem au niveau du langage, des codes vestimentaires. Dans un tel climat, on se plie à la pratique dominante et on se tait”. En d'autres termes, il faut choisir son camp : se conformer à la masse (et passer inaperçu) ou prendre le risque, en s'exposant, d'assumer sa différence, sexuelle ou autre.

Pour le chercheur Mohamed Darif, les évènements de Ksar El Kébir ou de Fès sont le résultat (prévisible) d'une “instrumentalisation des valeurs conservatrices de la société”. Le politologue, qui a toujours développé de fines analyses sur la société marocaine, est catégorique : “Une société conservatrice n'est pas tolérante, par définition déjà”. à lire les conclusions de l'enquête dirigée par Mohamed Ayadi, Hassan Rachik et Mohamed Tozy (L'islam au quotidien, Editions Prologues, 2007), on est tenté de donner raison à Darif. Même s'il ne sonde pas des questions relatives à la sexualité, “L'islam au quotidien” laisse en effet planer le doute quant à la tolérance moyenne (des Marocains) vis-à-vis de la différence. Exemple, ce chiffre : 66% (des sondés) se sentent plus proches d'un Afghan musulman que d'un Marocain de confession juive. Troublant.

Bien sûr, le fait que l'islamité soit placée en tête des composantes de l'identité par une majorité de Marocains n'explique pas tout. Islamité rime trop souvent avec normalité, mais où commence l'une et où s'arrête l'autre ? Y a-t-il, à la base, dans les esprits moyens, un clivage, une différenciation entre l'une et l'autre ? Rien n'est moins sûr. “Les manifestants de Ksar El Kébir ne sont pas tous des islamistes, mais ils font partie d'une population musulmane conservatrice”, résume Mohamed Darif. C'est là qu'intervient le rôle des entrepreneurs politiques de la religion. Utilisé comme source de légitimité par l'Etat et les partis, l'islam devient le socle culturel unique de toute la société. Le fond du problème, comme nous l'explique Darif, “c'est que la nature de la culture dominante (religieuse) ne laisse guère de place aux libertés individuelles”.

L'Etat aussi y met du sien, lui qui n'est pas exempt de tout reproche puisque l'appareil répressif dont il dispose laisse la porte ouverte à l'immixtion de la morale dans la vie privée des personnes. “A Ksar El Kébir, tout se passe en fait comme si on était en plein ramadan, poursuit Mohamed Darif. Vous pouvez manger chez vous, mais faites-le en public et vous vous ferez lyncher. Si cela advient, vous serez d'ailleurs coupable, aux yeux de la police, d'atteinte à l'ordre public. Alors que vous venez de vous faire lyncher en public !”



La manip' près de chez vous
Quoi de plus dangereux pour la paix du brave citoyen qu'un défilé de (jolies) jeunes femmes ? Souvenons-nous comment, en 2002 (déjà), les organisateurs d'un concours de beauté ont découvert, effarés, tout le trouble que pouvaient provoquer quelques filles en maillots de bain. L'organisateur de Miss Maroc a même été menacé de mort parce que les miss étaient trop court vêtues… Trop loin de nous, tout ça ? Pas si sûr. Car cela laisse des traces, immanquablement. En 2006 par exemple, un hôtel de la ville d'Agadir organise Miss Fashion TV Maroc. Un homme averti en valant deux, les organisateurs préfèrent, chose tout à fait inhabituelle pour ce genre d'événement, jouer la carte… du secret (ou presque). Et tant pis pour l'impact. L'évènement se déroule loin des projecteurs, à l'abri des regards indiscrets et inquisiteurs. Une manière de se protéger mais aussi de préserver l'anonymat des candidates, censées défiler en maillots de bain pour l'occasion. “Ils (les organisateurs) craignaient qu'une partie de la presse ne s'attaque à ce qui pourrait lui sembler culturellement et moralement incorrect. On ne sait jamais ce qui pourrait se passer, et jusqu'où cela peut aller, dans ces cas où l'information, les faits, déjà, peuvent être travestis”, explique cette source locale, à Agadir. Les violences directes, il n’y en a pas eu jusqu’à présent. La peur, elle, est déjà là.

Le plus grand terreau de l’indignation facile reste
Internet. Sur le site Youtube, les Marocains brillent par leur assiduité. Aussi bien en terme de vidéos postées que visionnées. Résultat : un rien suffit pour soulever l'indignation des muftis (autoproclamés) du Web. Les vidéos mettant en scène des photos de jeunes filles dans des situations anodines ont droit, au mieux à un florilège d'insultes, au pire à des menaces généralement rehaussées par des versets apocalyptiques.

Mai 2007, le groupe Hoba Hoba Spirit se produit sur une scène de la ville de Settat. Le journal apparenté au principal parti islamiste saute sur l'occasion : “Lors du concert, les habitants de la ville de Settat ont perturbé la prière”. Comble de la surenchère, le journaliste y va de sa précision, déclarant que les empêcheurs de prier en rond auraient escaladé un minaret, nus comme des vers. Incroyable ! Commentaire de Réda Allali, leader des Hoba Hoba Spirit : “C'est très simple, ce qui a été rapporté par ce journal n'a bien sûr jamais eu lieu, c'était du délire, de la pure fiction”. Mais le lecteur lambda n'a pas toujours la possibilité de faire la part des choses, surtout quand les “informations” se rapportant à un genre d'activité (la musique par exemple) sont toujours abusivement déformées. Et là, on est aux frontières de la manipulation. “Les gens en général ont un imaginaire construit sur l'ignorance. Les responsables de ce type de journaux ont tôt fait de tirer profit de l'absence de sens critique de leurs lecteurs”, analyse l'ethnologue Abdelbaqi Belfqih. Quoi de plus dangereux, alors, pour un journal que de vouloir, au détriment de la vérité, coïncider à tout prix avec la pensée de Monsieur tout le monde ? Et de faire rimer objectifs commerciaux avec propagande et rejet de l'autre…

Comment en sortir alors ? En proposant de nouveaux modèles culturels aux jeunes, par exemple. Là encore, le constat n'est pas réjouissant. Apparus sur la (nouvelle) scène marocaine, plusieurs groupes de rap revendiquent un point de vue impertinent. Normal pour un genre artistique, le rap, né pour bousculer la bienpensance. Dans les faits, et de plus en plus, il n'est pas rare que la soupe soit pourtant servie… avec un mélange de patriotisme et de discours moralisateur sur les “filles qui traînent dans les rues”. C'est le rap taqlidi, celui que l'on peut “écouter en famille”, avec force clichés et surenchère moralisatrice. “Des artistes se sont recyclés en redresseurs de consciences pour développer le même discours que ceux qui les attaquent, comme s'ils cherchaient ainsi à les amadouer”, nous explique Mohamed Meghari, alias Momo, organisateur du Boulevard des jeunes musiciens. Le phénomène, hier encore confiné à la seule “chanson traditionnelle”, s'étend aujourd'hui au rap, dernier des remparts supposés imprenables. C'est dire.

Dans le cinéma, la poussée d'intolérance est aussi une réalité, ressentie par les artistes. On se souvient que dans Wake up Morocco (2006), la réalisatrice Narjiss Nejjar filmait une jeune femme tenant tête à un groupe de fanatiques qui tentent d'empêcher par tous les moyens la projection d'un film dans l'enceinte universitaire. Entre la fiction et la réalité, il n'y a qu'un pas. Le cinéaste Ahmed Boulane en sait quelque chose. “Le sentiment général est celui d'un recul des libertés. Tout le monde le sent, et le vit au jour le jour”. Depuis quelques années, les attaques contre les films et leurs auteurs sont pléthore. Le réalisateur de Ali, Rabiaâ et les autres se souvient : “En 2005, mon film (ndlr : dont le scénario revisite l'atmosphère jouissive des seventies) était projeté à l'Université Hassan II de Mohammedia. Une vingtaine de barbus ont interrompu la projection dans un amphithéâtre et ont même réussi à emporter le projecteur de 35 mm”. Le lendemain, Ahmed Boulane est retourné sur les lieux pour s'expliquer avec les “vandales”. “La plupart ont avoué n'avoir jamais vu le film. Ils m'ont dit avoir simplement agi sous l'influence d'articles incendiaires parus dans une certaine presse”.

Younès Moujahid, le secrétaire général du Syndicat national de la presse marocaine (SNPM), ne dit pas autre chose, lui qui dénombre plusieurs cas de “dérapages”. Il en souligne le péril : “Quand on passe de l'information à la propagande, c'est un glissement déontologique”. Certains titres de presse se sont acharnés, de manière aussi sélective que perverse, sur des personnes ciblées, en brandissant les mêmes accusations : atteinte au sacré (Dieu et son prophète), alliance avec les sionistes, islamophobie, etc. Avant même sa sortie en salles, le film Marock de Laïla Marrakchi s'est pris une volée de bois vert lors du Festival de cinéma de Tanger, en 2005. Un membre du jury menaçant même ses collègues de les traîner dans la boue, s'ils accordaient une récompense au film. L'homme a fait du chemin depuis, lui qui a construit son fonds de commerce à partir des attaques personnelles contre les uns et les autres, toujours au nom de la supposée bonne morale. Younès Moujahid explique dans un mélange d'étonnement et d'indignation : “Ces journaux relatent des faits qui se déroulent dans la sphère privée en les qualifiant d'offensive (houjoum) contre les valeurs de la société, se focalisant sur des sujets sensationnalistes. Cela a pour conséquence directe de mettre les gens ciblés en danger”.

Danger, le mot est lâché. Directeur de la publication Attajdid, un quotidien qui a souvent pris pour cible festivals et films “incitant à la débauche”, Mustapha Khalfi se défend : “On ne peut pas taxer de populisme un journal tiré à 10 000 exemplaires à peine. On ne critique pas le fait qu'un festival programme un film israélien. En revanche, si c'est un film sioniste, c'est autre chose, car il s'agit d'une idéologie raciste”. Pourtant, le film franco-israélien Les méduses (Etgar Geret, 2007), qui n'a rien de sioniste, n'a pas reçu de visa d'exploitation, et n'a donc pas pu être projeté dans le cadre du dernier Festival Casa ciné en octobre 2007. En résumé, le film, une simple chronique sociale ayant pour cadre Tel-Aviv, a été déprogrammé à la dernière minute, alors qu'il faisait partie de la sélection du Festival. “Cela intervient suite à une cabale orchestrée par des journaux populistes”, confie cette source au sein de l'équipe d'organisation. La censure des Méduses reste, dans tous les cas, une première, et crée un précédent. Inquiétant pour un pays qui a toujours su faire le dos rond durant les périodes de grande crise “identitaire” (guerre du Golfe, conflit israélo-palestinien).

L'inquiétude aujourd'hui est réelle. Et profonde. C'est un processus complexe, lié à la manipulation des esprits, à la puissance de l'environnement quotidien, mais aussi au background culturel de tout un chacun. C'est sans doute cette complexité-là qui fait dire à Hicham Abkari, responsable de l'animation culturelle de la ville de Casablanca, un homme connu pour sonder la température et le pouls tant de la jeunesse (artistes, public) que des officiels qu'il côtoie tous les jours : “Les gens qui appellent à la haine sont sincères. Ceux qui appellent à la tolérance le sont moins”. Hélas, c’est souvent vrai.

Les propos de Hicham Abkari nous invitent à une psychanalyse générale, nationale. Le passage sur le divan est indispensable pour mieux comprendre tous les ressorts, tous les enchaînements, qui nous amènent aujourd'hui au seuil de l'intolérance et, disons-le, de la violence. Dieu reconnaîtra bien sûr les siens mais, ici-bas, les hommes jugent et condamnent à l'emporte-pièce.


Demain, le pire ?
Fin 2006, l'affaire Nichane secoue le landerneau médiatique. Au départ, un dossier anodin consacré aux blagues populaires au Maroc, prenant pour thèmes la religion, le sexe et la politique. Le magazine est vendu pendant une semaine sans soulever de polémique. Il faut attendre la sortie du numéro suivant pour que tombe la décision d'interdiction, à la surprise générale. Un site web islamiste avait bien allumé la mèche, en appelant à porter plainte contre les journalistes de Nichane, injustement accusés d'offenser Allah et son prophète. En quelques jours, la machine s'emballe. Une manifestation étudiante à Kénitra et un éditorialiste attisent le (petit) foyer de tension. Dans un enchaînement surréaliste, voilà que… le Parlement koweïtien s'empare de l'affaire et vote une motion virulente à l'encontre du magazine et de ses journalistes. Pour l’auteur du dossier comme pour ses collègues de Nichane, le pire n'était pas la flopée d'insultes et de menaces de mort sur les forums Internet, mais bien ces “pseudo-progressistes et intellectuels qui ont jugé le dossier avant de le lire, au motif qu'on ne rigole pas avec la religion”. Et le cas Nichane n'est pas isolé.

Les responsables de la rubrique “mina l’qalb Ila l’qalb”, le courrier du cœur du quotidien Al Ahdath Al Maghribia, ne comptent plus les coups de fil de menaces et d'intimidations. “Il y a eu une période de légère accalmie mais, depuis qu'on a instauré le numéro vert, les appels (et les insultes) ont repris de plus belle”, nous confesse ce responsable. Une allusion qui prêterait à sourire, si ce n'étaient les dangers réels encourus par les journalistes du quotidien. Le 5 janvier 2004, Mohamed El Brini, directeur de la publication, reçoit un colis piégé sous la forme d'une lettre de vœux à l'occasion du Nouvel An. Le préposé au courrier est précautionneux, il n'ouvre pas le colis suspect. Son examen par la police scientifique de Casablanca révèlera que le paquet renfermait bien des explosifs et était doté d'un système de mise à feu à l'ouverture. Quelques mois plus tard, en novembre 2005, Saïd Lakhal, collaborateur du même journal, et chercheur spécialisé dans les mouvements islamistes, est menacé de mort par des radicaux qui l'accusent d'apostasie. à cause de la teneur de ses analyses politiques réputées peu tendres envers le radicalisme religieux et politique...


Faut-il attendre que la violence éclate au grand jour, pour tirer (trop tard) la sonnette d'alarme ? Rappelons-nous de ce fait-divers peu commun passé quasiment inaperçu en février 2002. Zakaria Miloudi, une des figures de proue de la Salafiya jihadia à Casablanca, inconnue à l'époque, prononçait une fatwa condamnant à mort (par lapidation !) un “soûlard et débauché”. La sentence sera exécutée le soir même par le groupe de Miloudi, connu sous le nom d'Assirat Al Moustaqim. Depuis plusieurs mois, cette bande faisait régner la terreur dans les quartiers Tomas et Skouila à Sidi Moumen, à Casablanca. S'érigeant en gardiens de la morale, dans des bidonvilles délaissés par l'Etat, les salafistes organisaient des rondes, armés de bâtons et de fouets, pour faire valoir leurs “préceptes”, intimidant, agressant femmes non voilées et couples “illégitimes”. A l'époque, ces agissements étaient restés sans riposte, ou presque. Des mois plus tard, Assirat Al Moustakim devenait célèbre en fournissant le gros des troupes des attentats-kamikazes du 16 mai 2003...



 

 

APPEL POUR LA DEFENSE DES LIBERTÉS INDIVIDUELLES


Depuis quelques années, on assiste au Maroc à une inquiétante prolifération des menaces et agressions (verbales ou physiques) à l'encontre de divers groupes ou individus.

À cause des goûts, croyances, opinions ou choix de vie personnels de ces derniers, on les accuse d'“offenser les sentiments des musulmans” et de “menacer les valeurs traditionnelles des Marocains”. Sous le prétexte de “protéger la morale et la vertu”, certains n'hésitent plus à prononcer, ouvertement ou de manière détournée, des sentences d'excommunication (takfir) à l'encontre desdits “déviants”. Ce qui consiste, clairement, à appeler à la violence physique à leur encontre, voire à menacer leur vie.

Au vu de leurs conséquences, ces campagnes de stigmatisation religieuse, suscitées et relayées par divers groupes intégristes, sites Internet et titres de presse, constituent autant d'atteintes graves à un principe fondamental et universellement reconnu : celui des libertés individuelles.

La multiplication de ces campagnes, conjuguée à la passivité des autorités, a fini par installer au Maroc un réel climat de terrorisme intellectuel. Un grand nombre d'artistes et créateurs, penseurs, écrivains, journalistes, ou simples citoyens aux goûts et choix de vie personnels jugés “déviants”, subissent aujourd'hui, du simple fait de l'exercice de leurs libertés individuelles, une pression considérable.

À de multiples reprises, cette pression a engendré des actes de violence qui sont allés dans certains cas jusqu'au meurtre. Elle a même abouti, dernièrement, à des émeutes, pillages et destructions de biens privés par une foule manipulée, chauffée à blanc et sur le point de procéder au lynchage public de prétendus “déviants”. La pression était telle que l'Etat s'est vu acculé, pour “calmer la foule”, à libérer les émeutiers appréhendés, puis à juger et condamner sans preuves… les victimes de cette hystérie collective !

Nous vivons aujourd'hui dans un climat de haine et d'inquisition qui, à terme, met en danger la paix civile au Maroc.

Nous, signataires de cet appel,

1. Attirons l'attention des autorités et de l'opinion publique sur l'extrême danger de cette situation, qui ne cesse d'empirer ;
2. Appelons les autorités et l'opinion publique à faire preuve de la plus grande vigilance contre les propagateurs de haine et les inquisiteurs, à l'affût du moindre prétexte pour susciter la violence et le trouble à l'ordre public ;
3. Rappelons que la religion est un bien commun qui ne doit en aucun cas être utilisé pour dresser les Marocains les uns contre les autres ;
4. Déclarons respecter les goûts, croyances, opinions et choix de vie de chacun, quels qu'ils soient, tout en affirmant que personne n'a le droit de diaboliser autrui sous le prétexte que ses sentiments sont “heurtés” par l'expression de goûts, croyances, opinions ou choix de vie différents des siens ;
5. Rappelons que parmi les recommandations émises, sous l'égide de l'Etat, par l'Instance équité et réconciliation, figure l'inscription dans la Constitution du principe de respect de la vie privée des individus, comme le stipulent l'article 12 de la Déclaration universelle des droits de l'homme, adoptée par le Maroc, ainsi que les articles 17 et 18 du Pacte international des droits civils et politiques, ratifié par le Maroc ;
6. Rappelons que les conventions internationales qui protègent les libertés individuelles priment sur les lois intérieures des nations (dont le Maroc) qui ont choisi de ratifier ces conventions ;
7. Appelons solennellement l'Etat à défendre et protéger les libertés individuelles en sanctionnant clairement et résolument, dans le Code pénal, toute forme d'incitation à la haine, à la discrimination et à la violence contre les individus en raison de leur croyances, opinions et choix de vie personnels.

Un comité de suivi de “l'appel” sera constitué, et annoncera son programme de travail dans les prochaines semaines. Pour vos idées et contributions, Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.



 




Pourquoi cet appel ?



Pour TelQuel, Ahmed R. Benchemsi



D’où est venue cette initiative de lancer un “appel pour la défense des libertés individuelles” ? D'abord d'un constat lucide : le “camp d'en face” (celui des islamistes plus ou moins extrémistes et de tous les populistes qui, objectivement, font leur jeu), dispose d'un cadre idéologique clair : la religion et la morale islamique “pures et parfaites” - ou du moins, c'est ainsi qu'ils la fantasment. “L'autre camp” (celui des démocrates, libéraux et autres humanistes) a, lui, un problème : son discours ne s'inscrit pas dans un corps de doctrine clair et ouvertement affirmé. Ce camp-là se contente de dire, à chaque fois que l'actualité l'exige : “Ce n'est pas bien de juger et de condamner autrui sur la base de choix de vie personnels”… mais sans dire, en contrepoint : “Voilà ce qui est bien, et voilà la doctrine universellement reconnue dans laquelle notre condamnation s'inscrit”.

Cette doctrine, qu'il s'agit désormais de revendiquer haut et fort, porte un nom : cela s'appelle les “libertés individuelles”

- et ce n'est d'ailleurs pas un concept totalement étranger à nos mœurs politico-sociales. Au Maroc, le respect et la défense des libertés individuelles sont réclamés par la très officielle Instance équité et réconciliation (IER), dont les recommandations ont été émises sous l'égide de l'Etat - et même du roi. Et bien avant cela, ils avaient été réclamés à cor et à cri par une multitude d'ONG marocaines qui défendent les droits de l'homme - dont les libertés individuelles font intrinsèquement partie.

L'idée, en deux mots : chacun a le droit de vivre sa vie privée comme il l'entend, sans être jugé ni diabolisé par les autres. Certes, nous vivons dans une société globalement conservatrice, l'ignorer serait s'aveugler. Selon le principe démocratique de base, la minorité doit respecter l'opinion de la majorité. Mais selon le même principe, la réciproque doit être tout aussi vraie. Or, cette règle démocratique fondamentale, l'Etat a tendance à l'oublier, dès lors qu'il se trouve un tant soit peu embarrassé - comme c'était le cas après la scandaleuse “chasse à l'homo” de Ksar El Kébir, en novembre dernier.

Voilà donc la raison d'être de cet “appel pour la défense des libertés individuelles” : donner corps à ce concept, au Maroc, montrer qu'il est soutenu par une large partie de notre intelligentsia et de notre élite - et, in fine, dire aux intégristes, aux populistes, et aux propagateurs du nouvel et (dangereux) ordre moral : “Vous n’êtes pas seuls”.


 
 

 

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